L’Azerbaïdjan ne fait pas les unes des journaux. Tout juste si on se souvient de son existence quand il accueille une cérémonie musicale passablement ringarde. De nos manuels scolaires, on retient que c’est le pays par qui la folie de l’or noir a commencé bien longtemps avant que les Britanniques ne découvrent des gisements au sud de l’Iran. Marco Polo y avait vu puiser du sol une huile noire pleine de vertus…
Il ne fait pas bon s’opposer au régime autocratique conçu sur un modèle semblable à celui de la Syrie. Un copié-collé. Si on ne dit pas du fils Aliev ce qu’on a toujours reproché de longue date au fils El Assad, c’est qu’il est du bon coté de la barrière : en mauvais termes avec son voisin iranien, refroidi à l’égard de son ancien mentor russe qui ne fait pas mine de lâcher son allié arménien de toujours. Personne n’ira justifier le régime du fils Aliev mais personne ne va non plus se lancer dans une entreprise risquée de déstabilisation quand le finaud fait les bons choix : il achète des armes allemandes, il accueille des drones israéliens, il congédie les radars russes.
Etrangement, cette manière de procéder ne lui coûte presque rien, comme si les Russes avaient renoncé à le faire revenir dans le droit chemin. Et Moscou ne critique même pas ses objectifs avoués de croiser le fer avec les Iraniens et de se lancer tôt ou tard dans la reconquête des territoires perdus lors de la guerre avec l’Arménie, il y a vingt ans. En août 2010, il était déjà prêt pour la guerre et ne s’en cachait pas du tout. L’Arménie se promettait de lui infliger une nouvelle défaite cuisante. Les provocations mutuelles avaient commencé, les diplomates de l’OSCE et du « Groupe de Minsk » gesticulaient mollement pour sauver les apparences alors que les puissances occidentales haussaient les épaules. Ankara étant toujours prêt à faire des propositions peu limpides pendant que l’Europe regarde ailleurs, Erdogan allait s’entremettre quand le Président Medvedev fait un voyage éclair à Bakou et Erevan qui aura l’effet miraculeux de tout calmer. On sait que les arguments russes sont assez forts quand il s’agît du Caucase où on garde en mémoire la façon dont Moscou revisse les boulons…
Mais l’accord trouvé cet été là sera ressenti comme un camouflet. Il excite les passions revanchardes et creuse le fossé entre Bakou et Moscou, offrant des opportunités au régime finissant de Saakachvili. Bakou fait crédit à Tbilissi et investit dans l’hôtellerie sur la mer noire. Ces élans d’amitié sont sans doute à l’origine des premières manœuvres russes contre le régime Aliev. Ce sont des manigances peu voyantes et qui ne suscitent aucun commentaire officiel : elles sont le fait de membres éminents de la communauté azérie immigrée (pour mémoire, entre deux et trois millions d’Azéris vivent en Russie, naturalisés ou non). Parmi des Azéris influents, un quarteron d’oligarques du pétrole et du cinéma se met à exprimer des convictions à la fois nationalistes et démocratiques. Nationalistes parce qu’il n’est possible de contester le despotisme familial des Aliev qu’à condition de se montrer irréprochable sur les questions qui légitiment la construction de l’Etat azerbaïdjanais.
Ce ne sont pas les hommes de pouvoir qui parlent ; on ne peut attendre de grands éclats d’un magnat de la distribution de films (DVD pirates compris). Ils ont trouvé pour cet exercice un artiste : le fameux scénariste et producteur Rostam Ibrahimbekov (on écrit aussi Ibrahimbeyov). Chimiste issu d’une famille de professeurs d’histoire, il est diplômé de l’institut du cinéma et auteur de 40 films, de séries télévisées, pièces de théâtres et romans. On lui doit notamment un fameux « Soleil blanc du désert » (1970, Белое солнце пустыни) film culte en Russie ; le public français a vu « Urga » (1991), « Soleil trompeur » (1994) le « Barbier de Sibérie » (1998) et « Est-Ouest » (1999). Acclamé à Hollywood qui le connaît depuis 1988, c’est une figure internationale qui compte ses Oscars et Lions d’Or.
Peu politisé en apparence, le matois a été une figure de la perestroïka et a conservé de ce passé de social-démocrate une sainte horreur du chauvinisme. Il rompt en 2008 avec Nikita Mikhalkov dont la posture « grand-russe » lui parait indécente. Un temps engagé avec les mouvements indépendantistes azéris, il a participé au front populaire nationaliste et a protesté vivement contre l’intervention militaire russe, mais ensuite il s’est déclaré opposé à la rupture des relations culturelles avec la Russie. En 2001 il fonde à Bakou le « Centre Ibrus », lieu culturel où sont jouées des pièces en russe et en azéri. Ces dernières années, Rostam préside la Confédération des Unions des Cinéastes des républiques de la CEI en même temps qu’il reste secrétaire de l’Union des Cinéastes russes.
En 2009, il fonde le Forum de l’Intelligentsia, une ONG réunissant la crème des écrivains, scientifiques et journalistes de Bakou. Il commence à militer pour la libération de bloggers emprisonnés, on le voit se joindre à des manifestations publiques. A diverses reprises, il condamne la honteuse décision de permettre au Chef de l’Etat de se présenter au-delà de deux mandats. En même temps, il proteste de sa fidélité en disant que le Président Ilham Aliev est simplement mal entouré, s’en prend à ses ministres auquel il reproche un manque de largeur de vue. Il lui semble que l’on fait en haut lieu obstruction à l’essor du cinéma national. Qu’une tentative de créer une école de cet art a été ruinée. En butte à toutes sortes de tracasseries avec divers ministères, il est en conflit avec la société pétrolière nationale SOCAR pour une histoire de pipe traversant son jardin… Courant 2010, le Congrès azéri de Russie, une organisation officielle de défense des droits de la diaspora, lui retire son statut de vice-président.
En juin 2012, il ne peut conserver la direction de l’Union des Cinéastes d’Azerbaïdjan, le gouvernement la dissout et en créée une autre, aux ordres. Bien qu’il soit soutenu par la section locale du Comité Heksinki, Ibrahimbekov a du mal à faire entendre sa voix au-delà des frontières, les diplomates évitent un trublion dont la fréquentation aurait une incidence sur le commerce… Est-il d’ailleurs vraiment à plaindre ? qu’il parte pour Moscou puisqu’il est citoyen russe ! ou bien qu’il s’installe dans sa villa de Santa Monica (CA) et se fasse oublier ! Une campagne commence contre cet apatride. Il y répond d’une façon qui en dit long sur l’état des esprits : il avait été fait en 2000 commandeur des Arts de Lettres par un de nos ambassadeurs, en 2012, il renonce publiquement à cette décoration pour protester contre la Loi contre le négationnisme du génocide arménien de 1915. Il quitte en même temps la présidence de la société d’amitié culturelle franco-azerbaïdjanaise…
Ces péripéties interminables n’ont pas échappé au Kremlin, alerté vraisemblablement par les oligarques binationaux que les prétentions d’Aliev agacent. A compter de juillet 2012, Rostam est en position de contrattaquer en fondant une organisation rivale du Congrès azéri de Russie, l’Union des organisations azéries, financée par Vagit Alekperov, huitième fortune de Russie, patron du géant pétrolier Lukoil. Union où figurent Aras Agalarov, un ami de Medvedev qui dirige la société d’organisation de foires internationales « Crocus », et enfin Telman Ismaïlov, fameux hôtelier et propriétaire de marchés qui aime se montrer en compagnie de Richard Gere et Jennifer Lopez…
Il n’en faut pas plus pour que Bakou lance une campagne contre un Ibrahimbekov stigmatisé agent des intérêts russes et suspecté de sympathies pour la cause arménienne, le crime majeur. Ce dix-neuf janvier 2013, Rostam quitte précipitamment Bakou. A 74 ans, il annonce la fondation d’un parti politique destiné à renverser le régime. Une anecdote ? oui mais dans le contexte international et compte tenu de la puissance des bailleurs de fonds du nouveau révolutionnaire, on peut s’attendre à des péripéties. 21 avril 2013
