Comme toute crise majeure, l’affaire ukrainienne a ses opacités. De ces choses mal connues, à peine entrevues mais aussitôt cachées, ensevelies sous un épais manteau de silences et de mensonges. Prenez par exemple la question de la responsabilité des quatre-vingt victimes tuées par balles entre le 18 et le 22 février. Elle donne lieu à de curieux racontars que personne n’est pressé de tirer au clair.
Pour les partisans de l’ancien président, les tireurs seraient d’origine inconnue, il y en avait dans les deux camps. La presse officielle russe y ajoute foi, relate des histoires de distribution de mitraillettes aux milices du camp insurgé mais ne montre que des fusils de chasse à l’œuvre. On voit sur YouTube quelques hommes masqués tirer au fusil à lunette sur la police. Les mêmes sources montrent à l’envi des camps d’entrainement de milices, des harangues de leaders de formations armées extrémistes, et pour couronner le tout des professions de foi de snipers étrangers, notamment d’Américains l’origine ukrainienne revendiquant avec fierté la mort de policiers. Les discours agressivement antisoviétiques, anticommunistes et parfois nettement antirusses qui sont proférés par ces nouveaux acteurs alimentent une propagande fondée sur le mythe d’un danger fasciste imminent. ****La véracité de faits isolés ne fait aucun doute mais leur généralisation est largement douteuse au vu du contexte post-insurrectionnel** : les petites troupes en question ne semblent pas très offensives depuis leur victoire et le peu de voies de faits rapportées ont visé un très petit nombre de cadres du régime déchu. On exploite cependant des portraits de farouches membres des fameuses « centuries » constitués de militants venus des provinces de l’ouest qui ont combattu les forces de l’ordre autour de la place Maidan et se sont rendus, après le 24 février, dans les grandes villes de l’est pour y galvaniser de rares partisans et seconder la police ralliée au nouveau régime.
Pour certains révolutionnaires, le président déchu est seul responsable des morts, et avec lui trois ou quatre de ses acolytes, dont deux sont aux arrêts : l’ex ministre de l’intérieur Vitaly Zakhartchenko et l’ex chef du SBU (KGB ukrainien) Alexandre Yakimenko. Il n’y aurait eu de tirs que d’un coté. Ce seraient en effet des fonctionnaires qui auraient eu ordre de tirer sur la foule ainsi que sur leurs collègues afin d’affoler les uns et les autres et aboutir à une escalade des violences. Il serait, selon certains magistrats, très facile d’obtenir les listes nominatives des fonctionnaires impliqués. Comme toute opération confidentielle, l’entrée en scène des tireurs aurait eu un nom de code : « boomerang ». De même, l’assaut donné à certains bâtiments administratifs par des militants extrémistes aurait été encadré par des forces spéciales sous le nom de code « la vague ». Des documents officiels auraient permis d’identifier les actions secondées par la police à partir des lieux de rassemblements et dispersions des principaux groupes insurrectionnels, dûment notés à l’avance pour éviter que les fonctionnaires en civil ne deviennent la cible de leurs collègues en uniforme. L’intérêt était double : semer la terreur pour susciter une demande de recours à l’armée, identifier les véritables militants extrémistes pour les éliminer ensuite.
Que répond le gouvernement révolutionnaire à ces allégations ? Rien, à moins qu’il ne répercute des fables : pour le nouveau ministre de l’intérieur, les tirs sont imputables à l’action d’une obscure « troisième force » sur laquelle il veut enquêter plus tard… dont il ne dira donc ni qu’elle est russe (ce serait pourtant une solution idéale du point de vue politique) ni qu’elle est ukrainienne ou émanant d’autres puissances. Cette accusation vague remonte à loin, elle est formulée par le gouvernement provisoire dès la fuite du président Ianoukovitch. Servie avec un incroyable aplomb aux interlocuteurs les plus sérieux, tel le ministre estonien des Affaires étrangères Urmas Paet, venu à Kiev le 25 février, pour rencontrer le nouveau gouvernement provisoire. Le trop naïf ministre estonien s’ouvre à Catherine Ashton de son incompréhension : ses sources à Kiev lui affirment que "c'étaient les mêmes tireurs embusqués qui ont tué des gens des deux côtés. Là-bas, ils pensent de plus en plus que ce n'était pas Ianoukovitch qui était derrière les snipers mais quelqu'un de la nouvelle coalition", a-t-il dit. « C'est assez troublant que la nouvelle coalition ne veuille désormais plus enquêter sur ce qui s'est vraiment passé», a-t-il ajouté. «Je pense que nous devons enquêter. Moi, je ne sais pas. Je n'ai pas entendu cela », lui répond Catherine Ashton qui rejette « l'affirmation selon laquelle M. Paet évaluait la participation de l'opposition à la violence ». Ah bon, il ne faudrait pas l’évaluer ? Ce ne serait pas digne d’un ministre européen ? La pauvre porte-parole de l’Estonien en viendra à préciser à l’AFP : « Urmas Paet regrette vivement que cette conversation avec la représentante de la diplomatie européenne, Catherine Ashton, ait fuité, mais nous en confirmons l'authenticité. Cet entretien téléphonique a eu lieu le 26 février »… Touchante ingénuité des politiciens de pays convertis à la démocratie !
Coté ukrainien, qui des parlementaires et des ministres se donnera les moyens de faire la lumière ? Ces affirmations scandaleuses datent d’une dizaine de jours, la plus crédible du 7 mars, mais sont restées lettre morte. Le gouvernement et la chambre ont bien mieux à faire que se demander qui sont les assassins. C’est qu’il n’est pas opportun de faire le ménage dans une police qui aura son utilité s’il advient qu’on doive réprimer durement des insurgés de l’est du pays. Les fameux Berkout n’auront donc aucun compte à rendre. Il suffira de leur adjoindre des cadres politiques d’un nouveau genre, environ trois cents militants de chocs de l’ancienne opposition qui auront à surveiller les agissements de ceux qui hier encore les tiraient comme des lapins.
Quant à ces troupes de chocs de la révolution démocratique ukrainienne, comment ont-elles été constituées ? quelle est l’origine exacte de leur efficacité démontrée devant la police anti-émeute ? voilà qui ne se raconte pas non plus, on dit juste ça et là qu’ils ont été payés environ 25 dollars par personne et par jour pour tenir plusieurs mois contre la police du régime. Par de généreux donateurs privés qui faisaient aussi distribuer à manger sur la place. On peut aisément nommer ces discrets altruistes, ils sont dénoncés ou encensés mais se taisent ; on s’étonne de la modestie qui les anime. Divide, 16 mars 2014
