La détermination du Kremlin à tout tenter pour priver le nouveau régime ukrainien de la moindre chance de survie politique a une cause bien identifiable : la panique de la contagion. Si Poutine et ses principaux ministres affichent une grande sérénité basée sur la certitude que le char de l’histoire avance toujours dans les mêmes ornières, une bonne partie des observateurs de la réalité sociale russe fait d’autres constats et s’inquiète de l’imminence d’un retour de bâtons. Dmitri Olchanski, intellectuel transfuge des milieux dits "évolués" parce que modernes et de droite libérale, fut un temps de ceux que l’on qualifie en Russie d’occidentalistes : une plume des quotidiens Izvestia et Nezavissimaya Gazeta à la meilleure époque, de la revue ‘Temps Nouveau’ ; un écrivain prometteur. Élevé dans le quartier des écrivains et journalistes près du métro Aéroport à Moscou grâce au statut de son père scénariste, lui-même critique musical et littéraire, passionné de psychanalyse lacanienne... C’était dans la dernière décennie du siècle dernier. Il se faisait un honneur de ce qu’il définissait comme une identité mixte : issu d’une famille de juifs citadins et intellectuels de gauche en même temps que de la paysannerie russe la plus pauvre et arriérée. En avril 2002 il rompt avec son milieu pour rejoindre le camp des partisans du repli sur la nation, slavophile et pétri de haine pour tout ce qui propose la modernité, la société dite ‘ouverte’, le libéralisme économique, etc. Dans le supplément littéraire de Nezavissimaya Gazeta il publie un texte d’auto critique intitulé « Comment je suis devenu un Cent-Noirs » : « regardant en arrière, je ne vois dans mon passé libéral rien d’autre que mensonge et déshonneur ». En somme, il refait le trajet intellectuel de Dostoïevski… Début 2003, il adhère au parti « Soyouz » que dirige Alexandre Pronine, un ancien affidé de V. V. Jirinovski qui espère paraître plus sérieux que leader d’extrême droite grâce à la caution du fameux idéologue ultra réactionnaire Alexandre Prokhanov. Mais les intellectuels ont une confiance limitée dans ce nouveau parti créé par des retraités du KGB. Prokhanov ne risque pas sa réputation, Olchanski fait des déclarations paradoxales : il maintient qu’il reste de gauche et éprouve de la sympathie pour le personnage de Léon Trotski (incongruité qui se justifiera par la suite quand Olchanski révèle qu’un de ses arrière-grand-pères fut fusillé en 1938 pour avoir été partisan de Lev Davidovitch). En 2005, Olchanski commence à publier sur le portail Internet GlobalRus.Ru qui se présente comme l’espace de réflexions et d’analyses d’un « Club citoyen », mais qui est en fait dirigé par le service des relations interrégionales et des affaires culturelles de l’administration présidentielle. Olchanski y devient persona non grata à la suite d’un post de son Live Journal en faveur des jeunes militants du parti de Limonov. Il est alors récupéré par un autre politologue du Kremlin, Gleb Pavlovski pour sa « Revue russe » à laquelle collabore l’étoile montante Oleg Kashin. Olchanski devient jusqu’en 2009 un des porte-voix du parti « Russie Juste » créé par le Kremlin pour proposer un contrepoids de gauche au parti du pouvoir « Russie unie ». Ce qui frappe chez ce personnage trouble, c’est le mélange de bonne foi, de haine assumée et de pessimisme outrancier qui donne à son verbe une certaine parenté avec un Léon Bloy. On ne peut toutefois pas lui enlever une perception très aigüe des processus à l’œuvre dans la société russe et l’on peut supposer qu’il dispose de renseignements de première main sur ce qui se mijote en Ukraine et ailleurs dans l'étranger dit proche. Début mars, il s’ouvre de son angoisse en ces termes, énumérant des points comme autant de stades d'une maladie mortelle : " 1. le pire c’est la certitude que l’enfer ukrainien va s’étendre à Moscou dans les prochaines années ; 2. après tout, on peut aimer ou détester Poutine, là n’est pas le plus important, il n’est pas éternel ; 3. au bout de tant d’années de gel, quel qu’il soit, tout héritier issu de la bureaucratie devra nécessairement desserrer la vis ; 4. ce dévissage se fera forcément maladroitement et sans habileté car il n’est pas de bureaucrate qui fasse un bon politicien ; 5. et si, dans le même temps, les revenus entrepreneuriaux du Kremlin changent de nature ; 6. alors seul le national-démocratisme offrira une porte de sortie, imposé d’en haut et pas du tout sous la pression de « Biryulevo » (Quartier de Moscou qui a été le théâtre d’une émeute nationaliste anti-immigrés en 2013 NdT) ; 7. parce que cette idéologie est la seule qui enseigne au peuple l’auto-organisation, qui puisse lui restituer l’aptitude à surnager dans la crise actuelle ; 8. et cette solution serait bénie par les hautes autorités, afin d’éviter qu’elle ne prenne une tournure criminelle, du type émeutes inter-ethniques ; 9. et pour cela il faudrait que l’héritier de Poutine soit un leader national de la base, du genre Tchalyi, qui ne se préoccupe ni d’argent, ni d’appareil politique mais uniquement d’autodétermination du peuple ; 10. mais nous savons bien que rien de tel ne se passera 11. parce qu’il ne « le faut pas » (cf. formulation des interdits sociaux dans le système d’autorité traditionnel); 12. ce qui veut dire que l’autodétermination sera l’apanage de l’intelligentsia, des minorités nationales et des sub-cultures du genre nazi / skinhead; 13. et tout ce petit monde va s’animer dans un biotope aussi favorable ! 14. alors « Mikhaïl Borissovitch » rentrera au bercail (Khodorkovski ex patron de Youkos NdT), il se lancera dans son baratin, les fans allumeront des feux de Bengale, les intellectuels feront de grands xxx, les confins du pays se mettront à exiger leur souveraineté ; Shoïgu et Kadyrov seront les seuls partisans de l’ancien monde. Vissé à son siège, le peuple russe en aura le tournis, il ne saura pas où aller 15. la suite prendra comme toujours la forme de « réformes impopulaires », « cessation de paiement des retraites », « extinction des lumières », « transformation de la Fédération en Confédération », « on a trouvé les cadavres mais on ne sait pas qui a tué », « Sébastopol est une ville ukrainienne » & enfin « cédons notre bombe atomique aux américains contre des crédits » ; 16. après quoi toute cette révolution va s’effondrer, ne laissant que de la fumée et du vide. Les intellectuels émigreront, les bandits disparaîtront avec tout l’argent, des tas de gens vont s’entretuer, les régions frontalières feront sécession, l’armée se débandera ; 17. et ce n’est que lorsque « tout aura été volé jusque sur notre peau » qu’enfin la Russie se mettra à fonder son Etat national ; 18. sur les ruines complètes et définitives de tout ce qui a été édifié au fil des siècles 19. dans les frontières de la Moscovie de la première moitié du 16e siècle, ou par bonheur un peu moins étroites ; 20. comme tout ceci est affreux ! »
