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Juges belges et grand partage

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Les juges belges mettent le pied dans la termitière : ils décident d'une saisie de tous les actifs russes appartenants à des ennemis de l'ex PDG du géant YUKOS, Mikhaïl Khodorkovsky. La France suit-elle ?

D'un certain angle de vue, c'est une bonne chose : on met les points sur les i : s'il y a eu spoliation d'un propriétaire par un Etat véreux et ses sbires mafieux, alors on confisque aux sbires des biens dont la vente remboursera le malheureux propriétaire spolié. C'est presque moral, en tous cas ça semble équitable.

Mais en se plaçant réellement du point de vue de la morale, celle qui est commune et admise, la "common decency" de Georges Orwell, la morale sociale qu'on aurait avantage à placer hors du champ de l'économie politique (mais voilà un sujet discuté depuis deux siècles environ); de ce point de vue là, qu'on appellerait par exemple un "point de vue humaniste", il faudrait se demander d'où viennent les milliards qui ont été enlevés à M Khodorkovsky.

L'Europe n'entend pas le faire et donc ne se donne pas les moyens de juger du bien fondé des propriétés de tel ou tel voleur en regard de celles de tel autre. La démarche belge ira dans le mur. Poutine sait qu'il ne risque rien et c'est pour cette raison qu'il s'est dit hier paré pour la contrattaque judiciaire. http://www.liberation.fr/monde/2015/06/19/saisie-d-avoirs-russes-nous-allons-defendre-nos-interets-dit-poutine_1333560

Tant que les privatiseurs américains et européens des années 1992-1995 ne voudront pas reconnaître qu'ils sont eux-mêmes à l'origine de l'ascension des oligarques russes, tant que cette faute initiale ne sera pas reconnue, il ne pourra rien se passer. Or, ladite erreur a été qualifiée par ses promoteurs de "seul projet réaliste compatible avec la conception libérale du droit privée"... En bon français : « y’nous faut des patrons, pas d'usine sans proprio, prenons le premier venu plutôt que laisser la place vacante ou » pire encore de laisser des propriétés collectives, mutuelles ou coopératives prospérer autant que sociétés anonymes.

Vraiment ? ne s'agirait-il pas du plus grand holdup de l'histoire de l'humanité ? Je ne suis pas seul à le dire, c'est mot pour mot ce que disait avant-hier soir sur France 24 Bernard Guetta, fameux ancien correspondant du Monde puis rédacteur en chef adjoint du Nouvel Obs etc. Selon lui, Christine Lagarde ferait mieux de baisser un peu le ton en face de Tsipras dont le pays vaut bien les milliards perdus en Russie dans les années 1990. http://news.bbc.co.uk/2/hi/business/455673.stm

Certes, sans cette lâcheté du FMI, sans la compromission de la BERD et de son chef M. Attali, des jeunes gens apparemment venus de nulle part mais poussés par de très puissants syndics de possédants ne seraient pas devenus les gérants de fortunes considérables et propriétaires de belles résidences au centre de Londres. Mais qui s'interroge sur ce qu'ils sont ?

Pour un Pougatchev épinglé par Poutine lui même et désormais poursuivi http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/11/27/le-milliardaire-russe-serguei-pougatchev-recherche-par-interpol_4529890_3214.html combien de ses pairs coulent des jours paisibles et ne seront certainement pas dérangés alors qu'ils ont précisément trempé dans le dépeçage des biens de M Khodorkovsky ? Prenez Roman Abramovitch, heureux propriétaire du second plus grand yacht privé du monde, se déplaçant avec un Boeing 767 comme le Président Obama, possédant trois Eurocopter et une quinzaine de limousines et voitures de sport, le tout protégé par pas moins de 20 gardes du corps, propriétaire majoritaire dans la holding Sibneft, du meilleur club de foot anglais, etc. Et je ne compte ni les résidences ni les hôtels (dont récemment un achat à Tel Aviv pour 25 millions) cf. http://roman-abramovich.com

Sa Majesté permettra-t-elle une extension au Royaume Uni des mesures prise à Paris et Bruxelles ? suspense. Si Londres s'attaque aux voleurs qui la font prospérer, tout peut basculer : un formidable coup de pouce sera donné à l'opposition russe, pas seulement à l'oligarque déchu et martyr Khodorkovsky mais aussi à tous ceux qui estiment qu'il est temps de reprendre la découpe initiale du gâteau. Habile en diable et décidément séduisant, Khodorkovsky l'admet, allant jusqu'à concéder qu'il n'a lui même pas mérité l'ensemble de ce qui lui avait été offert et repris. Guetta dit qu'une part importante des milliards a fait le tour des banques offshore pour finir dans des poches connues.

Un vrai connaisseur peut ajouter que ces poches ont été au nombre de trois entre 1996 et 1998 : Eltsine, Berezovsky et Abramovitch. Ce dernier est seul survivant. Comme on sait que le montant global de prêts et des aides s'est élevé alors à 24 milliards, il y a une estimation de leur "usage à des fins privées" de l'ordre du tiers de cette somme, entre 7 et 8. Il y a des débuts de preuves de ces détournements mais personne n'enquête. Quand un « décideur » du FMI se tresse des couronnes de lauriers, il peut arriver qu’il confirme que les US ont insisté pour que le FMI crache un max (sauver le soldat Eltsine !). Que l’argent n’a pas fructifié. Non qu’il ait eu la moindre baisse de valeurs, juste une petite tontine entre ami qui rendent l'argent bien longtemps après, une fois qu'il a beaucoup rapporté. Et qui oublient de rendre des centimes évalués à 850 millions (argent de poche légitime).

Le projet des droites dures extra-parlementaires n’est pas de reconstituer le gâteau tel qu'il était avant le partage, ce n'est plus possible, il y a trop d'argent dans les banques occidentales et dans les villas de luxe, les châteaux. Même un nettoyeur qui manifesterait un penchant extrême pour les coups de pieds au cul (tel le Géorgien Saakashvili) hésitera devant un exercice où tous, tant Poutine que Porochenko et Nazarbaïev auraient à perdre leur propre fric. Pourtant si le régime russe tombe, dans 5 ans ou dans 15 ans, la question va revenir sur le tapis. Alors, soit le pouvoir sera aux mains de "communistes" plus ou moins ultra nationalistes souverainistes, soit il sera aux mains de vrais réactionnaires à tendance "nazie" (fascisme social).

Dans les deux cas, certains poids lourds de la finance russe seront délestés et leurs biens repartagés. Ce n'est pas un programme politique énoncé mais une nécessité démagogique, un geste de "communicant" dont Poutine sait l'importance. Tout son art consiste à temporiser et trouver d’autres urgences afin de retarder ce moment.

Si toutefois l'économie russe reprend son essor et que les gens se mettent à vivre bien, alors évidemment on pourra éviter la dictature politique et le "partage noir" des biens mal acquis. Mais comment croire à cette sortie par le haut ? l'équipe dirigeante est trop nulle et trop corrompue pour réussir. De plus, les Américains les plombent et les entraînent dans une nouvelles course aux armements. Donc la dictature "nazie" n'est plus loin et l'expropriation des "juifs pourris" sera la clef d'une consolidation du pouvoir autour des classes montantes de petits entrepreneurs et industriels de moyenne envergure qui feront l'acquisition des richesses volées aux oligarques voleurs. La Crimée sert de laboratoire pour tester cette manoeuvre  

On peut juste espérer que la thématique "juif pourri" nous soit évitée. Parce que le dépassement du vieil antisémitisme est de plus en plus manifeste au sein de la jeunesse. Bien qu'il y ait consensus inquiétant sur ce sujet entre la droite dure et l'islam militant, deux des forces les plus jeunes et dynamiques dans le monde russe.

L'idéal serait bien sûr que les choses se passent autrement, que Poutine reste au moins 15 ans encore, le temps de faire détester par tout le monde les solutions libérales-despotiques et qu'une nouvelle génération de jeunes de gauche émerge et soit en mesure de dominer la génération néo-fasciste qui tient aujourd’hui le haut du pavé.

Paris, le 19 juin 2015