A Moscou dans les milieux de l’opposition libérale, il ne manque pas de gens bien intentionnés pour affirmer que l’aventure syrienne de Poutine présente des parallèles frappants avec l’épisode afghan de Brejnev et la triste épopée mandchoue de Nicolas II en 1904. Tout concorde : la Russie affronte une crise économique grave, ses infrastructures sont frappées d’obsolescence, son tissu routier en mauvais état ; les sanctions internationales pèsent sur son budget, sa monnaie est fortement dévaluée, elle se rêve autarcique alors qu’elle reste dépendante de ses importations, incapable d’atteindre l’autonomie alimentaire ; elle ne produit aucun bien de consommation exportable en dehors de la vodka, sa prospérité repose sur les hydrocarbures et dans une mesure moindre sur les armes (dont le volume d’exportation tend aussi à la baisse); les réformes envisagées ne sont jamais menées à bien, etc. De sorte qu’il est presque évident pour tout observateur avisé qu’elle court à sa perte de même que les deux précédents régimes se sont effondrés en raison d’entreprises guerrières très semblables dont le Kremlin n’avait mesuré ni le coût, ni la durée et que la nation ne pouvait supporter ni en termes financiers ni en termes humains. Il y a là beaucoup de vrai et j’avoue partager spontanément cette impression générale, fondée sur le sentiment que la société russe n’est pas sortie du marasme qui l’affecte depuis 1986, c’est à dire du « moment Tchernobyl » où la majorité prend conscience de la fausseté intrinsèque des fondements du régime. Depuis lors, la santé morale de cette nation n’a jamais cessé d’être préoccupante. Cela tient largement à un défaut de confiance en soi, à une absence de projet d’avenir, une sorte de pente suicidaire que nourrissent à plaisir les prédateurs qui tondent impunément la richesse nationale depuis l’effondrement du pseudo-socialisme de caserne qui tenait lieu de cadre sociétal. Cependant, à mesure que cette situation catastrophique se perpétue et que la population va diminuant, à mesure que les politiques et les choix idéologiques qui les sous-tendent prennent une tournure plus délirante, s’éloignant toujours plus du rationnel, du principe de précaution et même du simple bon sens, sans parler du caractère inesthétique des formes choisies (cf. le saisissant film Leviathan de Zviaguintsev )… à mesure donc que le gouffre se creuse sous les pas d’un peuple apparemment abruti, irrémédiablement promis à disparaître de la scène historique, on est bien obligé de faire le constat hégélien qui est d’ « admettre que tout continue ». Et qu’en lieu et place de l’apocalypse prévisible, on ne voit que pétrification, procrastination. Ce constant ajournement de la chute doit interroger, cet entêtement dans l’erreur est aussi une consolidation. Qu’on le veuille ou non, il faut ici aussi « écouter la forêt qui pousse plutôt que l’arbre qui tombe » comme nous y convie le même Hegel. On peut tout craindre d’un régime qui gère au petit bonheur et se livre à toutes sortes d’expériences sociales affectant la santé de ses populations, on peut s’effrayer de son approche ludique du mensonge et des conflits armés. On peut se demander s’il contrôle ses prétoriens quand il laisse assassiner pour l’exemple un opposant dont les hypothétiques révélations représentaient un danger minime et qui ne pesait presque rien dans une arithmétique électorale biaisée. On est naturellement conduit à anticiper des déboires, des défaites et même des risques sécuritaires majeurs comme conséquences de l’engagement militaire russe en Syrie. Et si, malgré tout, ce coup là était bien joué ? Non que l’objectif soit irréprochable et les méthodes élégantes, non, le régime Assad demeure inqualifiable, la guerre n’est qu’un expédient, et celle que les Russes ont pris l’habitude de mener ne sont pas propres. Alors quoi ? Et bien voici : d’une part le moment est bien choisi, de l’autre la méthode est perverse mais éprouvée et les chances d’aboutir sont fortes. Le moment est idéal parce que c’est celui d’une paralysie de l’adversaire occidental, qui se révèle sinistrement dans l'affolement du chef de file des républicains au Congrès, John Mc Cain, qui suggère ce 9 octobre 2015 de bombarder les positions de l'armée de Bachar el-Assad pour faire bonne mesure et rétablir un équilibre que l'intervention russe menace d'inverser en Syrie.
D’autre part, le coup est assimilable à un tour du jeu d’échec, “la prise en passant” lorsque le véritable enjeu est de sortir de la prison financière des sanctions et quitter la tête haute le bourbier ukrainien. Pour ce faire, Poutine doit conforter l’Iran arcbouté sur sa ligne de défense syrienne et muré dans son discours antiaméricain. Comme le note M. Vali Nasr, doyen du John Hopkin’s University School of Advanced International Studies le régime iranien ne peut pas faire un pas de plus vers les Américains. Le Guide Khamenei ne cesse de répéter que le deal nucléaire n’ouvre pas la porte à d’autres aménagements. Le régime ne dit pas pourquoi mais on voit bien qu’il est menacé de l’intérieur et sombrera vite s’il entrouvre plus la porte. Et Obama se trouve coincé lui aussi par un congrès presqu’acquis aux arguties de B Netanyahu et du lobby saoudien. Le pragmatisme marchand ne peut l’emporter; en découle une position d’attente, un entre deux que les Américains appellent le “containment”. On ne va pas combattre les Iraniens, on va les contenir. Toute l’énergie de l’administration démocrate est accaparée par cette tension interne générée par les équilibres de pouvoirs de la vie politique américaine. Le président américain en fin de mandat ne peut pas imposer plus qu’il n’a réussi à faire passer. Kerry a bien tenté de jouer le joint entre Doha et Moscou. “But Russia has been pursuing more direct bilateral talks. The list of dignitaries who have visited Moscow in recent months is long: Iranian Foreign Minister Javad Zarif, Revolutionary Guards’ Qods Force Commander Qasim Suleimani, Saudi Crown Prince Muhammad Bin Nayef, Deputy Crown Prince Muhammad Bin Salman, UAE’s Crown Prince Muhammad Bin Zayed, Israeli Prime Minister Benjamin Netanyahu and Turkish President Recep Tayip Erdogan. After Muhammad Bin Salman returned from Moscow, Putin arranged for him to meet Assad’s intelligence chief, Ali Mamluk, in Jeddah.”
Désormais, la Russie est au centre du jeu, elle se place en recours. Or, mis à part Damas et Téhéran, il n’y a pas d’interlocuteur dont l’intérêt ne soit de sortir la Russie au plus tôt de ce théâtre. Il est donc probable que les plus avisés vont pousser les protagonistes de la guerre civile à négocier et transiger pour aboutir à un cessez-le-feu qui fasse cesser un ballet aérien dangereux et qui sert la propagande russe. Avec des avions russes dans le ciel syrien - dont pas mal de vieux coucous qui peuvent servir en combats rapprochés, attaques de blindés, etc., Erdogan ne peut plus prendre les Kurdes de Syrie à revers, Israël ne peut plus voler au nord du Liban, les bédouins d’Irak ne peuvent plus transporter de munitions pour Daesh, les camions de brut de Mossoul peuvent ne plus parvenir à la frontière turque... Il faut donc que cela cesse. En ce sens, Poutine pourrait parvenir à ses fins qui ne sont pas le fantasme irréaliste de restaurer le protectorat communiste sur l’ensemble de la Syrie et de l’Irak comme dans les années 1980, mais de conserver ses deux bases sur la Méditerranée et de garantir quelques juteux marchés d’armement. Or, pour le moment, le meilleur client est l’Iran, c’est lui qui va régler une bonne part des factures que le régime syrien ne va jamais payer, c’est lui qui achètera des fusées Topol et S 300. La Russie n’aura pas les moyens d’aller plus loin, elle ne parviendra pas à replacer l’Egypte dans son orbite, elle ne pourra plus diviser durablement le monde arabe. L’autre fin de Poutine c’est de semer l’effroi chez les djihadistes de prouver qu’il ira jusqu’au bout pour les vaincre. Comment pourrait-il faire passer un autre message alors qu’il semble évident que le prochain théâtre du djihad va être l’Asie centrale, entre nord afghan et vallée de la Ferghana. Le dos au mur, il n’a pas l’espace de l’hésitation, des atermoiements, du relativisme. L’Occident s’est longtemps plongé dans l’analyse comparative entre dangers du marxisme (ou plus généralement du totalitarisme laïc) et dangers de l’islamisme. Suivant une pente préconisée dès le début du XXème par les stratèges de Londres, il a gagné quelques manches contre la Russie à compter de 1979. A partir de septembre 2001, il a été conduit à relativiser ce succès, il tente de concilier l’inconciliable, il tente l’immobilisme par peur d’une nouvelle erreur. Il ne se souvient pas que “cette peur d’errer est déjà l’erreur même” (daß diese Furcht zu irren schon der Irrtum selbst ist, Hegel Phénoménologie de l’esprit) Teheran, 25 octobre 2015
