Il n’y aura bientôt plus qu’un seul homme en Russie pour dire ou faire dire que la peine de prison de l’oligarque Mikhaïl Khodorkovski est justifiée. Et cet homme sera évidemment le seul véritable chef du pouvoir exécutif, le candidat aux prochaines présidentielles, pour l’heure encore grimé en premier ministre.
Après les confidences en privé de quelques potentats de la vie politique et économique, voici que s’expriment en public quelques-uns de ceux qui viennent de quitter le pouvoir et n’avaient pas manifesté la moindre commisération pour le prisonnier de Tchita depuis son incarcération en 2003. Ainsi du ministre qui a tenu le portefeuille des finances pendant onze ans sous Poutine et sous Medvedev. On ne saurait dire du ministre Alexeï Koudrine qu’il est un tendre ou un partisan convaincu de droits de l’homme. Or, voilà un homme qui donne aujourd’hui des conférences publiques pour dire combien sa politique a été excellente et combien les choses iraient mieux s’il était encore aux affaires. Et qui profite des tribunes pour expliquer comment et pourquoi il a été prié de quitter le service de l’Etat en septembre dernier. C’est qu’il aurait exprimé au Président Medvedev sa déception profonde devant l’absence de réforme du système judiciaire russe. Interrogé par le recteur de l’Ecole supérieure d’économie qui milite contre la seconde peine infligée à Khodorkovski en 2011, Koudrine déplore l’absence de volonté politique qui permettrait le beau geste d’une grâce et qui, surtout, garantirait en amont le minimum d’indépendance des juges. Et Koudrine d’annoncer sa présence au meeting de protestation du 4 février.
Avec lui, la fine fleur de la nouvelle bourgeoisie s’y retrouvera comme on va au spectacle ou au stade. Car, depuis qu’elles ne sont plus matées à coups de gourdin et sanctionnées par des gardes à vue de 48 heures et pour certains de peines de deux semaines de prison, les manifestations de mécontentement sont devenues un spot. On y voit tout le monde ; pas seulement les leaders de familles politiques plus ou moins groupusculaires, pas seulement des écrivains notoires comme le fameux Boris Akounine, des artistes et intellectuels mais aussi les fils de famille et des dames du monde. On se fait voir et on fait savoir qu’on en est. Par conviction que l’heure est venue de tourner vraiment la page de la longue transition post-totalitaire. Et aussi, pour certains, afin de prendre une option sur les élections à venir. Pas celles de mars, jouées d’avance, mais celles de 2018, quand l’heure sera venue d’écarter ceux tiennent la rampe depuis la fin des années 1990.
Car c’est désormais une évidence pour tous ceux qui pensent en Russie : on va vers un autre régime. Parmi ceux qui prennent la parole les 5 et 24 décembre 2011, il y a des gens qui n’ont jamais cessé de protester, de vouer le régime aux gémonies, de militer pour la libération de Mikhaïl Khodorkovski. Les plus convaincants ne sont pas des politiques mais des personnages dont l’influence est ancienne dans d’autres secteurs de la vie publique : gens de presse, de revues et de télévision, faiseurs d’opinion. Les animateurs du groupe de pression « Ligue des électeurs » se recrutent dans ce milieu très urbain, leur leader Sergueï Parkhomenko a fait toute sa carrière dans le journalisme et l’édition, passant de la critique littéraire aux éditoriaux politiques et revenant à l’édition, chroniqueur radio et directeur de la maison « Inostranka » qui ne publie que des traductions, il est notamment l’éditeur de Michel Houellebecq. Il a toujours été ouvertement opposant et démocrate mais sans se faire valoir comme un homme engagé. Son passage à la direction de l’hebdomadaire « Itogi » entre 1996 et 2001 démontre qu’il a pu même se montrer composant.
Dimanche, on retrouvera dans la rue ce petit monde au coude à coude avec quelques leaders modérés - guère populaires, et des extrémistes de tous horizons qui le sont un peu plus. Comme sur la place Bolotnaïa début décembre, on verra des gens agitant des drapeaux de toutes couleurs, diverses déclinaisons du rouge, noir or et blanc des monarchistes, noir et rouge des anarchistes mais sans doute aussi des ballons blancs qui sont devenus le symbole de ce qui s’annonce comme une suite aux « révolutions de couleurs » d’Ukraine et de Géorgie. Et ces partisans de la blancheur qui se disent militants de l’innocence seront les mieux armés de tous pour résister à une éventuelle répression. Ils sont déjà ceux avec lesquels le pouvoir peut prendre langue. Poutine a interpellé le 2 février la « Ligue des électeurs », se disant prêt à faire que ses exigences soient satisfaites.
Les changements pourraient donc se faire en douceur à condition d’y mettre de la bonne volonté. Seulement, rien n’est moins certain en Russie. Le premier mouvement des séides de l’actuel premier ministre n’est pas de négocier : il a été indiqué publiquement qu’en cas de victoire de Poutine dès le premier tour, tous les assesseurs de bureaux de votes percevraient une prime les dédommageant de l’absence de seconde vacation… Le zèle est déjà poussé loin dans les régions du sud du pays, celles où l’on n’a jamais eu d’autre intention que celle de bourrer des urnes boudées par les populations. Trop loin sans doute et manière trop voyante, voilà ce qui pourrait expliquer la soudaine incarcération du maire de Stavropol, pris en flagrant délit la main sur une confortable commission en espèces… Malgré cet accident de parcours, on peut être certain que prévaudra l’obtuse certitude qu’il n’y a pas d’alternative et qu’il ne faut qu’un seul chef. C’est ce dont nous prévient sans ambages un homme des mieux informés : Jirinovski. Le leader de l’extrême droite s’est moqué hier des candidats qui espèrent un débat en tête à tête avec Vladimir Poutine : « Il n’y aura qu’un seul tour, c’est couru d’avance, ils ne voudront pas qu’on laisse démonter le système, ni même qu’on en fasse trop bien apparaître les rouages… »
En effet, il y a gros à parier que le candidat sera élu du premier coup, avec 51% des voix environ, pour la vraisemblance. Ce ne sera pas difficile : les sondages indiquent que sa cote atteint 46%. En admettant qu’elle soit un peut plus entamée, il obtiendrait de toutes manières environ 42% des suffrages et s’en sortirait avec un peu moins de 10% de « gonflette ». S’il devait toutefois se sentir obligé de s’offrir un second tour, ce serait sans doute contre les communistes, dont le peu d’emprise sur la jeunesse lui garantit une victoire écrasante. Il gouvernera tranquillement avec une chambre aux ordres et tentera quelques réformes pour favoriser le climat des affaires.
Pendant ce temps, la population rongera son frein mais la haine du régime ne fera qu’enfler. La pitié pour l’injuste sort réservé à Mikhaïl Khodorkovski sera un des symptômes de ce ressentiment. Et cet homme, qui n’a pas toujours été le martyr que l’on présente dans sa cage de fer, cet homme qui a participé comme d’autres au cruel dépeçage de la propriété collective et comme d’autres trempé dans des violences de mafieux, cet ambitieux jeune communiste sans autre idéal que l’argent, en sortira promis à une position dominante. Déjà sanctifié par ses souffrances physiques, auréolé de la gloire de ne pas se soumettre et de rire de ses juges, il devient lentement un mythe, une de ces figures tutélaires de l’histoire russe, entre Herzen, Sakharov et Soljenitsyne, quelque chose comme Hugo sur le rocher de Jersey… Et de même qu’en France tout finit par des chansons, en Russie tout finit par des noms de rues et de places. La perspective Khodorkovski, c’est pour après-demain. jeudi 2 février 2012
