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L'Iran retranché

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Après les attentats du 7 juin 2017, on a évoqué avec raison un sentiment général de deuil. Et les obsèques de onze des dix-sept victimes, dont les cercueils ont été promenés 48 heures plus tard devant le « lieu saint » du régime qu’est le grand portail de l’université de Téhéran donnant sur l’avenue Enqelab (lieu sanctifié depuis l’occupation de la mosquée de cette université en janvier 1979 par des étudiants et des mollahs exigeant le retour de Khomeini en Iran), ont bien été une sorte de confirmation de l’importance de l’événement. Mais d’une importance somme toute relative car, si la ferveur nationaliste est considérable en pareilles circonstances, on ne saurait parler ici d’un mouvement de masse.

En d’autres temps, un tel outrage eut été prétexte à de puissantes clameurs vengeresses dans toutes les grandes agglomérations ; cette fois, de rares affirmations de fermeté et les postures bravaches des députés ne tranchent qu’avec peine sur un fond de lassitude générale. Cet étonnant silence de masse peut avoir des causes diverses : 1. une grande majorité de gens sont tous simplement médusés et donc interdits, un mutisme de l’attente parce qu’il convient que le pouvoir se justifie d’une telle vulnérabilité ; 2. beaucoup pressentent que cette attaque n’aura été qu’un avertissement et que des événements plus graves ne sont pas exclus ; 3. le fait que les assaillants soient des Iraniens, singulièrement des Kurdes sunnites, ravive des souvenirs de guerre civile dont on préfère ne pas parler.

Deux jours après l’attentat, le ministre du renseignement, Mahmoud Alavi, a annoncé l’arrestation de 41 Iraniens, soupçonnés d’être liés aux attentats de Téhéran, promettant que d’autres détails seraient rendus publics dans les jours à venir. Mais les détails se font attendre et on peut être certain que la mise en scène d’un grand procès sera différée.

Les taxis collectifs qui servent de caisse de résonance sont étonnamment silencieux. Personne pour se réjouir bruyamment du tir de missiles du 18 juin sur une cible présentée comme des agents de l’Arabie saoudite, personne non plus pour s’inquiéter du sort des trois marins pêcheurs interceptés par les gardes côtes de l’Arabie. Le lendemain de l’attaque du parlement, beaucoup ont dit que cette attaque était trop mal préparée pour être plus qu’un prélude ; que les parlementaires auraient mieux fait de moins faire les farauds. D’autres ont pour la première fois le sentiment que l’État est fragile, que Rohani est seul, entouré d’une majorité de froussards, tandis que les tenants de la ligne dure sont plus unis et moins couards.

Ceux qu’on entend le moins sur ce sujet sont les Kurdes, qui se disent peut-être qu’il ne fait pas bon se revendiquer d’un peuple dont sont sortis les cinq « traitres » qui ont commis les assauts et sont morts au combat. Pour les familiers de la situation dans la province de Kermanshah, il n’y a rien d’étonnant au fait que des sunnites extrémistes aient été recrutés dans la bourgade de Paveh et ses alentours : ce coin laissé pour compte ne vit depuis deux décennies que de contrebande avec l’Irak. Une bonne part des cosmétiques étrangers arrivent à Téhéran par cette voie, quantité de bouteilles d’alcool aussi. Cette zone à 100 % sunnite est d’autant plus isolée que la capitale régionale est plutôt chiite et les vallées qui s’étendent entre ce centre et les zones frontières sont peuplées de Yarsan, des Kurdes hérétiques qu’on accuse d’être « adorateur d’Ali » et dont le culte hybride doit au manichéisme, aux Yezidis proches... Paveh est enfin le théâtre d’affrontements au sein de la communauté kurde sunnite, entre soufis et salafistes, entre marxistes athées et commerçants sans scrupule, moins de quinze ans après la fin d’une guérilla où la pseudo gauche islamiste protégée par Saddam Hussein (depuis lors auto-proclamée CNRI conseil national de la résistance) mettait à mal les patrouilles des Gardiens de la révolution. Cette frontière passoire, comment s’étonner qu’il soit facile d’y recruter des mercenaires pour n’importe quel coup de main ?

Silence donc. On parlera d’une chose plus tangible mais dont la presse ne donne pas le fin mot : la probable faillite de plusieurs banques privées et des incompréhensibles luttes de pouvoir auxquelles ces défauts de paiement ont l’air de donner lieu. Avant-hier, des épargnants floués ont manifesté devant le siège de la banque Saman. Leurs vociférations ont provoqué une intervention très violente des brigades anti-émeutes. Les luttes sociales sont une toile de fond de la vie politique locale, la répression policière est d’une dureté inouïe.

L’autre “cirque“ devant la scène est celui de la crise ouverte entre certains ministres et le possible remaniement du cabinet, sur fond de contestation universitaire modérée, opposable à la révolte estudiantine, bien réelle mais occultée. Le spectacle offre de la littérature morale dans les colonnes de quelques quotidiens :

« De qui se plaint Rouhani ? L'analyste Sadegh Zibakalam pense que la critique vise l'entourage proche de Rouhani. "Vous avez vu peu de ministres, peu de personnes de l'entourage proche de Rouhani retrousser les manches et s'impliquer fermement. Près de 80 à 90 % ne l'ont pas fait. Rouhani a porté le fardeau tout seul. Dans les provinces et les comtés, Rouhani était seul. Nous n'avons vu personne de ce cercle proche comme Nahavandian ou Nobakht pour l'accompagner", a déclaré Zibakalam au site web pro-réforme Entekhab (le choix). "À l'exception du ministre du pétrole Zangeneh, du ministre des affaires étrangères Zarif, du ministre de l'économie Tayebnia et du ministre de la santé Hashemi, je n'ai vu personne s'avancer pour soutenir Rouhani. Bien sûr, le ministre de l'Intérieur, M. Rahmani-Fazli, qui est un prince et n'a jamais prétendu être enclin à la réforme, a bien agi et a aidé Rouhani autant que les limites légales le lui permettaient", a-t-il ajouté.   Zibakalam a ensuite attaqué le chef de cabinet de Rouhani, Mohammad Nahavandian, et le porte-parole de l'administration, Mohammad-Bagher Nobakht : " je me demande sérieusement quelle est leur cause, je dois dire qu'ils ne semblent pas capables de faire quoi que ce soit. Honnêtement, je ne vois pas pourquoi un homme comme Nobakht devrait occuper un poste aussi important", a ajouté M. Zibakalam.

L'ancien législateur et commentateur Heshmatollah Falahatpisheh qualifie les propos de Rouhani de "prometteurs" et "presque sans précédent". S'adressant au site web modéré Fararou, l'ancien parlementaire a déclaré que Rouhani a beaucoup souffert pendant les campagnes. "D'une part, le peuple faisait remonter ses demandes et d'autre part, les promesses de campagne des rivaux indiquaient les faiblesses de l'administration", a déclaré Fararou, le citant. "C'est un bon signe qu'il ait admis ces faiblesses, soulignant que certains responsables n'ont pas su retrousser leurs manches", a ajouté Falahatpisheh. Ce militant fondamentaliste a salué les réalisations de l'administration Rouhani dans les secteurs de la politique étrangère, du pétrole et de la santé, tout en affirmant qu'elle n'a pas réussi à remettre l'économie sur pied.  "L'administration a particulièrement fait preuve d'une contreperformance dans le contrôle de la stagnation et du chômage. Il est apparu clairement pendant les campagnes que la principale demande des ménages iraniens était l'emploi. L'administration a pris la première mesure après l'élection, qui consistait à prélever 1,5 milliard de dollars du Fonds national de développement pour l'emploi rural", a-t-il déclaré, selon des citations publiées sur Fararou. Falahatpisheh a également noté le bilan peu enviable de l'administration Rouhani en matière d'infrastructures. "Par exemple, l'administration aurait dû achever les lignes de chemins de fer dans chaque province, en particulier ceux du centre, mais rien n'a encore été fait. M. Rouhani a promis lors d'une visite dans la province de Kermanshah que le chemin de fer atteindrait la province en quatre ans, mais il a pu constater lui-même lors de sa visite de campagne que la promesse n'a pas été tenue", a-t-il ajouté.

L'ancien député a également qualifié la fausse fierté des cadres de l'administration de nouveau défaut de l'exécutif sous le président Rouhani. "Deux ministères ne sont pas disposés à négocier l'un avec l'autre sur un projet inachevé, non seulement au niveau ministériel mais pas même au niveau des directeurs généraux", a-t-il répété. » fin de citation

Le semblant de contestation est une sorte de simulacre de démocratie qui permet de temporiser en attendant la crise que promet le retour des sanctions…