Pour qui a en tête la proximité géographique et la présence d’une diaspora importante sur le sol iranien, le degré d’indifférence aux événements en cours en Arménie ne peut que paraître étonnant. Plusieurs facteurs doivent être pris en compte : 1. Le faible de poids démographique de l’Arménie (moins de 3 millions de résidents permanents) face à celui de l’Iran, 2. L’absence d’accès à l’information en raison de la barrière linguistique et confessionnelle, 3. L’habitude qu’ont les minorités de vivre en circuit fermé en Iran et ne pas faire étalage de leur différence, de peur de susciter la colère d’un clergé qui voit du prosélytisme dans le moindre débat théologique. À ces réalités s’ajoute la conviction bien ancrée que seuls les pays riches, avancés ou militairement hyper-puissants peuvent décider pour le monde entier et pour n’importe quel peuple de ce qui doit advenir. Ainsi, nul ne croira à Téhéran que la petite Arménie puisse être autorisée à déterminer qui la gouverne. Et dans la mesure où seul un enjeu, d’ordre militaire, aurait un effet en Iran, tous les autres défis deviennent de second ordre. Ce qui importe, c’est la paix ou la guerre avec l’Azerbaïdjan, la tension ou la détente avec la Turquie, le basculement vers l’OTAN. Tant qu’aucune volonté de renversement n’est exprimée par la rue, nul ne se sent interpellé. Cette prééminence des données géopolitiques forme un regard partagé à Bakou et Ankara. La situation intérieure de l’Arménie intéresse bien plus trois autres capitales : Kiev, Moscou et Tbilissi. Kiev et Tbilissi espérant voir Moscou perdre un point d’appui. Paris et Washington peuvent se demander s’il est temps de tirer parti d’un déséquilibre flagrant, d’un net rejet de la tutelle russe dans une partie importante de l’opinion. Mais l’ingérence n’est pas au programme. L’expectative plutôt, tout comme pour Londres, Budapest et Varsovie qui ont choisi l’Azerbaïdjan. La France ne fera pas plus pour l’Arménie qu’elle ne fit pour la Pologne en 1981, soit moins qu’elle ne fit pour cette même Arménie en 1988 (encore soviétique). Les Iraniens ne voient pas que leur salut peut passer par une révolution à l’arménienne, pacifique avec participation tacite d’une armée débonnaire. Nul n’attire leur attention sur ce biais, surtout pas la diaspora des Iraniens d’Amérique, pourtant contigüe de celle des Arméniens en Californie !
