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Lecture : Владислав Сурков: Долгое государство Путина О том, что здесь вообще происходит

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Vladislav Sourkov est une éminence grise du Kremlin dont le nom ne dit pas grand-chose au grand public hors des frontières de l’ex URSS. En dehors de la Russie, où il s’est fait connaître par des courts exposés du bien fondé de l’idéologie du pouvoir et deux fictions bâclées qui ont fait scandale, il est observé en Ukraine et dans les régions affligées du mal connu sous le nom de « conflit gelé ». Sourkov est un artiste, façonnier des constructions complexes dans le genre non-guerre & non-paix qui s’éternisent au profit de trafiquants en tous genres… Que Sourkov ait ou non vraiment écrit les livres qu’il revendique ainsi que l’article qui fait grand bruit, peu importe au fond tant qu’il reste en grâce auprès de Poutine. En rien menacé pour le moment mais comme en stand by, il piaffe et produit un texte pour justifier les méthodes du régime et proclamer qu’il n’y a aucune raison de craindre un changement d'orientation après 2024 :

Sourkov affirme d’abord que la phrase « On n’a pas le choix, on n’en a que l’illusion » était si osée et suspecte d’extrémisme il y a une quinzaine d’années qu’ un citoyen de pays occidental développé n’aurait pu proférer, ni même un citoyen russe. Que c’est maintenant qu’on en arrive à cette évidence, sous toutes les latitudes.

Remarques : 1- Il y a une grande force apparente de l’argumentaire massue qui ramène au même plan l’absence d’alternative politique sous toutes les latitudes, en Russie comme en Occident, et suppose que, sur la durée, les civilisations sont stables et les systèmes ne connaissent que des inflexions mineures parce qu’ils sont adaptés, répondent au besoin du plus grand nombre. Mais c’est un sophisme parce que les moments de rupture ne sont pas mentionnés alors que pour les éviter et assurer une continuité sans heurts il faudrait en évaluer l’origine, le prétexte, etc. il n’y a pas de réflexion sur le risque, juste une tentative d’assommer l’adversaire en prétendant qu’il n’y a pas de risque du tout. Or, de même que le « moment anti-mondialisation » n’a pas été anticipé par les entrepreneurs et les bourgeoisies rentières d’Europe de l’Ouest, un « moment anti-profiteurs » ne peut être exclu en Russie malgré l’aboulie politique des masses.

2- L’exposé des quatre formes de gouvernement (Ivan 3, Pierre 1er, Lenine, Poutine) est une esquisse déjà faite par d’autres avant lui, tant ennemis que partisans de Pierre. Il ne va pas au bout de la logique de cet argument parce qu’il craint de soulever un autre débat qui repose sur un jugement plus cruel : « Ivan 4 le menaçant  (ou le terrible)» n’est déjà plus tout à fait médiéval, il préfigure un despotisme personnel qui esquisse les formes adoptées par Staline et Poutine. Sorokine en avait l’intuition dans son roman  День опричника, (la journée de l’opritchnik 2006)

3- Volonté évidente de poudre aux yeux et démoralisation des adversaires : il qualifie la machine politique de Poutine de « nouvelle » et de « grandiose » promise à prendre de l’élan et tourner plus vite au moment même où elle paraît un peu enlisée en l’absence de ressort idéologique. Cette affirmation est la plus largement ridiculisée par les commentateurs, dans les journaux comme les réseaux sociaux, à raison parce que le pays profond assiste pour le moment à des opérations de nettoyage des écuries d’Augias qui suggèrent que l’appareil est intégralement gangréné. Que Poutine ne soit pas « poutiniste » et que son mode opératoire « aille de soi » dans les circonstances ne veut pas dire que la population ne va formuler d’autres besoins et que l’absence de projets qui caractérise les masses soit une donnée constante. Ici Sourkov semble compter sur une pyramide des âges déficitaire et une dominante conservatrice liée au vieillissement. Cette projection peut être faussée par une baisse de la mortalité alcoolique, une consolidation de la classe des petits propriétaires et l’afflux de migrants musulmans (la natalité des Caucasiens est déjà plus dynamique)

4- La principale malice du propos consiste à reprendre et retourner le concept « derin devlet » (Etat profond) qui fut un marqueur d'opprobre contre la Turquie depuis les années 1970, dont S. a raison de constater l’existence sous toutes les latitudes. Mais affirmer que la mise en évidence des structures de forces et des formes anti-démocratiques peut constituer une force est un jeu dangereux car les formes de cet Etat profond sont loin d’être partout semblable et il n’y a pas beaucoup de revendication de cynisme aussi affirmées qu’en Russie. Ici Sourkov néglige un motif récurrent de la vie sociale russe, celui de la culpabilité renversante qui, selon Dostoïevski, inverse les perspectives. De Gaulle ne comprenait pas pourquoi Khrouchtchev déballait les crimes de Staline et ne fut pas surpris de sa chute… il avait raison mais tort car le déballage a permis un sursaut qui accorde un délai de survie grâce à une légitimité partiellement retrouvée. Ce n’est pas un hasard si Gorby va tenter la même chose : il pense (à tort) restaurer la légitimité perdue. En général, le Russe est fourbe et comprend bien la méchanceté, il l’admet. C’est ce qu’assène Sourkov en voulant oublier qu’il est assez schizophrène pour ne jamais l’approuver et conserver une rancoeur de longue halène qui s’exprime par la destruction des valeurs trop imposées. On apprend aujourd’hui de Peskov que Poutine dit n’avoir pas eu connaissance du texte de Sourkov… recul prudent ! Le patron sait qu’il ne faut jamais pousser le bouchon trop loin.

5- Le « nous ne sommes pas plus beaux mais nous sommes plus honnêtes » pourrait tenir si nous étions « vraiment unis et ensemble » fait remarquer Tolkovatel’ qui considère à juste titre que le pays est entre les mains d’une centaine de milliers de familles dont l’argent personnel est hors des frontières, ce qui confirme une absence de confiance en l’avenir de leur propre domination. Et d’énumérer l'impressionnante liste des carences qui empêchent la Russie de songer le moins du monde à une système autarcique autosuffisant. De moisn en moins de machines outils créées sur place, de moins en moins de produits finis réalisés sans pièces détachées étrangères car la technologie de pointe fait de plus en plus défaut. Contrairement à ce que fait mine de croire Sourkov, il n’y a pas d’autonomie possible et le pouvoir devra se laisser dicter certains choix par les conditions monétaires internationales

6- l’affirmation suivante, selon laquelle s’il n’y a pas d’Etat profond caché il y a du moins un peuple opaque, insaisissable et incompréhensible, est à double tranchant dans la mesure où elle conduit à l’aveu que la compréhension de ce qu’exige ce peuple informe intervient souvent trop tard, par surprise et donc rarement au profit de celui qui veut entreprendre. Il y a deux castes étanches qui ne constituent pas une unité sociale et « prennent parfois des directions opposées » ! On a toujours cherché le peuple et on est allés à lui en le sanctifiant mais malgré ça on n’a pas pu le connaître de l’intérieur ? c’est un gouffre donc ? Mais comment ce régime pourrait-il plus s’appuyer sur ce gouffre que les précédents ? Par le seul biais du culte d’un être supérieur, « indifférent et impartial qui n’est ni bon ni méchant par essence »