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Élection du président d'Ukraine avril 2019.

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Article du Monde par Benoît Vitkine (Kiev, envoyé spécial)
Lire :
En élisant Volodomir Zelensky président, l'Ukraine fait un saut dans l'inconnu
Le commentaire des Lettres Internationales par Divide

« Déception inévitable », « dernière dose d’espoir »… Amusant le ton alarmiste et largement paternaliste de nos rédactions !
Ces pauvres Ukrainiens ont des têtes de linottes ? Ils sautent dans le vide. Comme les Italiens avant eux ?
Pourtant, ça va donner des choses beaucoup plus drôles qu’en Italie, beaucoup plus incertaines. Et cette incertitude devrait ravir les amis de la démocratie qui devraient être aussi ceux de la nouveauté et de l’expérimentation.
Le Monde donne la clef de l’élection dégagiste :
« Il est assez facile de comprendre contre quoi les Ukrainiens ont voté : corruption, guerre, pauvreté, ces maux associés à l’ère Porochenko. »

Mais ce même « Monde » ne trouve pas là de raisons de se réjouir, comme s’il ne croyait plus à ses propres mantras anciens, comme si s’était enrayé le moulin à prière que l’on faisait tourner pour Saakashvili jusqu’à l’invraisemblance ! En quoi Misha, arrivé par un coup de force, était-il meilleur politique que le saltimbanque Zelenski ?
Jeune ministre de la Justice, fils d’une famille de la nomenklatura communiste, il avait fait de bonnes études en Ukraine et aux USA et entretenait de bonnes relations avec les ambassadeurs anglo-saxons. C’est ce dont Zelenski ne peut justifier, pur produit du showbiz local, dans la main des oligarques mafieux.
Alors, oui, ce nouveau est trop nouveau et pas assez costaud, il n’a pas pris ses marques, n’a pas été adoubé (mis à part sa venue en France à l’invitation de Macron).
Il est le produit de calculs cyniques et pourrait n’être qu’une marionnette. Cependant, comme tant d’autres avant lui, il peut créer la surprise en opposant à la pression des hommes d’argent celle des masses naïves qui l’ont porté.
Évidemment, on ne peut être absolument certain que le peuple ukrainien soit en mesure d’exercer une telle pression, mais puisque le fait qu’il y songe est en soi un miracle, on peut d’ores et déjà se sentir comblés par quelques petites choses :

  1. l’Ukraine donne une nouvelle fois un bel exemple de déraison fondatrice au voisin russe en montrant que le désordre n’est pas la fin du monde et que la liberté ne se négocie pas contre une sécurité de caserne. Voilà une idée qui effraie Minsk, Moscou, Bakou... et Pékin ;

  2. Ce parti-pris du rêve déraisonnable déplait à Berlin et c’est aussi une bonne chose, car il fallait qu’enfin on dise à « Mutti » que sa modération raisonnable n’a rien apporté de concret aux Slaves de l’Est en général (sauf à ceux qui roulent en « allemandes » et qui sont les oppresseurs, pas les gentils)

  3. C’est une défaite globale pour les US, tous partis de gouvernement confondus :

- défaite du clan Clinton/Biden qui prenait parti dans les guerres d’oligarques sans comprendre que ces gens manœuvrent aussi ensemble dans le dos des démocraties (s’acharnait contre Firtash au profit de Pintchuk et minimisait la puissance politique d’Israël qui n’est pas dans ce coin-là un avant-poste américain, mais un joueur à part entière),
- défaite de l’aile gauche des démocrates qui n’y comprennent goutte parce qu’en Ukraine le monde n’est divisé en bons et méchants, aussi surpris que la droite de l’équipe Trump qui regarde stupidement ailleurs, - enfin, défaite des Républicains réalistes ou plus modérés qui n’ont pas su imposer le maintien de leur poulain Saakashvili, ni de quelques autres durs à cuire qui auraient vraiment conduit les réformes exigées par les banques internationales et coupé les ponts avec les mafias russes. (Ksenia Schnaider, 2014)

Enthousiasmées ou non par la rhétorique anti Kremlin, les chancelleries occidentales me semblent avoir négligé une chose assez claire : il n’y a qu’un dieu pour les dirigeants des régimes issus de l’URSS. Ce dieu est le Veau d’or et ne gouverne que celui qui fait de l’argent et peut en distribuer à foison.
C’est la raison pour laquelle un Ihor Kolomoïsky peut faire le grand écart en politique sans jamais perdre, ni être ridicule. Vous le voyez fréquenter Netanyahu et parler à Poutine par ce biais ? Vous le voyez en guerre avec l’État central en même temps qu’il finance et équipe un bataillon de tueurs anti-russes dans le Donbass, vous le retrouvez à la table de l’amitié avec ses rivaux Firtash, Pintchuk, évoquer son désir de voir gouverner madame Timoshenko tout en finançant la campagne de Zelenski. Vous l’entendez parler la langue officielle alors qu’il trouve ridicule de l’imposer à la moitié russophone du pays et vous le verrez ailleurs membre honoraire d’une association internationale des Juifs russophones qui cassent une de leurs tirelires pour construire à Jérusalem un monument à la mémoire du blocus de Leningrad…
Alors bien sûr, on peut s’interroger sur les volontés de Moscou et craindre une capacité de nuire renforcée. Le Monde a raison de dire que l’exercice du pouvoir va être très délicat.
Mais je mise sur une victoire de la malicieuse Ukraine, dirigée par des filous de grande envergure, qui savent miser comme au poker en évitant toujours de perdre trop gros.