Le traitement de l’actualité iranienne par les médias européens est étrangement biaisé. Seuls les Britanniques semblent se tenir informés de ce qui se passe dans ce pays, du moins rapportent-ils des informations absentes de toutes autres sources, ce qui contribue évidemment à leur réputation de sérieux et fait de leur BBC une référence peu contestée. Cela tient sans doute à l’attention qu’ils portent à de nombreux informateurs non-professionnels, choix judicieux dans un pays où les journalistes n’ont qu’une très faible marge de manœuvre pour faire leur métier, surtout les étrangers, toujours suspectés de mauvaises intentions. Les Français, s’inscrivant dans la ligne composante de leur gouvernement, ont bien tenté de propager une analyse modérée et un point de vue impartial mais cette retenue ne paraît pas les servir plus que d’autres et les plus complaisants de nos chercheurs peuvent se retrouver privés de visas ou même sous les verrous. La République Islamique n’aime pas l’équivoque, elle voit dans la “part des choses“ une simple hypocrisie, un double jeu qu’elle craint autant qu’elle déteste la dialectique. Le régime use d’hypocrisie mais il est empêtré dans sa métaphysique médiévale et un certain manichéisme, millénaire dans le coin…
En tous cas, nos médias ont quelque difficulté à reconnaître certaines évidences ! Comme le fait que le bouclier stratégique américain a été contourné le 14 septembre dernier, qu’il s’agit là d’une défaite technique retentissante dont on aurait tort de minimiser les effets sur le long terme. Mal orientée, notre presse est aveugle à ce qui contredit son prédicat fondamental : la supériorité absolue de notre alliance atlantique et l’impossibilité d’une victoire militaire pour quiconque y voudrait résister. D’un coup pourtant, la donne a changé ; ni les AWACS, ni les porte-avions ne peuvent inverser le cours des choses. Les Emirats vont cesser de s’aligner sur les Saoudiens, lesquels vont entamer un processus de désengagement au Yémen. C’est beaucoup même si ça ne change pas fondamentalement la situation de l’Iran que les sanctions privent d’une part des moyens qu’il dédie aux dépenses militaires sur des théâtres extérieurs. Aveugle à la défaite des Etats-Unis, la presse francophone est sourde à la souffrance des Iraniens. Elle n’en mesure pas la portée et n’en commente aucun effet. Les sites et forums animés par l’opposition iranienne, de même que les blogs hébergés (par Mediapart ou autre) ne sont que rarement fiables, dévorés par la fièvre militante qui fait prendre aux exilés leurs rêves pour des réalités. Ainsi, vous n’entendrez pas beaucoup parler de l’émeute qui a eu lieu ce samedi 5 octobre 2019 à Lordegan, ville de la région de Tchahar Mahal & Bakhtiari, dans la chaîne du Zagros au sud-ouest d’Ispahan. Il n’en sera pas plus question que des événements plus graves de l’an passé à Kazeroun, autre petite ville de 100 mille habitants de la province du Fars, sur la voie reliant Chiraz à Bouchehr. Après une longue suite de manifestations entamée le 16 avril 2018 et divers heurts, la répression avait fait cinq morts par balles le 18 mai, la police anti-émeute ayant été largement débordée et affolée par la perte de véhicules blindés. On est loin des proportions effrayantes des pertes humaines enregistrées en Iraq ces derniers jours mais la violence est extrême. Et dûment documentée sur les réseaux sociaux que Reuters et notre AFP suivent attentivement et qui nous apprennent que des manifestations de solidarité avec les émeutiers de Lordegan se sont déroulées dans le calme ce samedi dans deux grandes villes: Ilam et Ispahan. La protestation est justifiée par la nature du scandale : il s’agit de la contamination de plusieurs centaines de villageois par le virus HIV, enfants et vieillards compris, par suite du réemploi de seringues usagées pour des vaccinations et examens de sang, à l’initiative du dispensaire d’arrondissement. On aurait identifié 208 cas et certaines personnes fragiles seraient hospitalisées. Ces pauvres gens sont en colère parce qu’ils savent bien que les pénuries sont sélectives et que les nantis de Téhéran et des autres grands centres urbains sont à l’abri de ce genre d’erreur. Comme toujours en pareil cas, l’administration répond par le déni ou le mensonge et fait certifier ses allégations par la « divine » attestation du mollah le plus gradé de l’arrondissement. Posture qui explique pourquoi les jeunes de Lordegan ont saccagé le dispensaire coupable, le commissariat central puis les bureaux de l’Imam du vendredi. La police ne disposant que d’un canon à eau et d’effectifs insuffisants, les manifestants ont essuyé des tirs de chevrotine. On ne déplore aucun décès, le nombre des blessés n’est pas connu. Cette erreur des gestionnaires de la santé publique est dramatisée par une population déjà excédée par la cherté de la vie et la non-gestion des graves inondations du printemps. La plupart des mécontents profitent de l’occasion pour conspuer le régime. Certains crient à la « volonté génocidaire » à l’encontre d’un peuple réputé rebelle, les Bakhtiars semi-nomades, et aussi de leurs cousins et voisins les Lores, eux aussi cavaliers montagnards farouches. Un peu partout dans la région, des ouvriers ou des paysans affichent leur solidarité avec les victimes.
Cette fièvre semble toutefois très modérément contagieuse, pour part en raison de nature ethnique de la rébellion, pour part en raison de la disparité villes/campagne et de l'abîme social qui sépare les victimes de Lordegan des élites de Téhéran.
08/10/2019
