L’opposition politique iranienne en exil, la seule qui soit structurée et donc seule en scène - en tant que corps constitué de diverses obédiences qui ne trouvent pas beaucoup de points d’entente-, cette opposition composite et sans programme en dehors de celui, mensonger, du « Conseil National » (CNRI) dominé par la secte des Moudjahidin, nullement laïque, vend à l’Occident un hypothétique appétit de liberté, une capacité élevée de mobilisation et un attrait pour le sacrifice de soi au nom d’un idéal. Elle les vend avec ferveur et convainc d’autant mieux que l’Occident assiste médusé à l’éclosion récurrente de ces qualités de la part des Kurdes, des Syriens et plus récemment de la rue irakienne.
Or, le contexte iranien est très différent car, si la détresse et le désespoir redoublent depuis 20 mois, cette aggravation plutôt récente ne touche pas encore la majorité de la population. Et puis l’Iran a été prospère par moments, pas seulement de 1974 à 1978 mais aussi au début des années 2000 et même plus récemment ; il n’a pas été uniformément misérable depuis la chute du Shah. Aussi, mis à part les minorités ethniques des Kurdes, Lores et Baloutches, les générations qui ont grandi après 1990 ne sont-elles pas du tout perméables au révolutionnarisme des précédentes, qui avaient parfois le souvenir de la misère des années 1950 et auxquelles des grands parents pouvaient raconter les famines et les insurrections armées de l’après première guerre mondiale.
Pour les moins de quarante ans, les conflits sanglants et les souffrances qu’ils amènent se réduisent aux récits de la guerre avec l’Irak, production littéraire et filmographie abondantes qui intéressent peu parce que personne ne parvient plus à comprendre comment on a pu conduire si longtemps une guerre vaine contre le dictateur irakien sans songer aux pertes humaines qui ont affecté au premier chef des masses de pauvres animées d’idéaux religieux communs. Les morts et les blessés étaient chiites des deux côtés, voilà qui semble absurde avec le recul du temps et l’actuelle intégration renforcée des économies des deux pays ! Irak et Iran accueillent aujourd’hui des communautés de ressortissants du pays voisins et ces migrants (techniciens, policiers ou marchands) s’entendent assez bien entre eux. Bien que des Iraniens tués lors des récentes émeutes en Irak se soient rendus coupable de tirs meurtriers, les masses insurgées ne s’attaquent pas aux civils d’Iran, qu’ils soient pèlerins ou marchands. En Iran même, pas de violences ni aucun pogrom vengeur contre les quartiers où s’installent des Irakiens.
Ce calme est-il de l’indifférence ou la marque d’une maturité politique ? Difficile de savoir pourquoi les jeunes sont en général peu violents et surtout peu motivés par l’engagement. Comment parler avec ces générations qui accusent les nôtres d’avoir été naïfs, illusionnés, et de les avoir condamnés à rester hors d’une mondialisation libérale qu’ils perçoivent positivement. En ce sens, l’opposition en exil convainc surtout ceux des Européens qui veulent l’être pour des motifs bien compréhensibles : qu’un régime odieux, fourbe et faux ait encore des partisans nombreux est trop difficile à admettre. Il faut bien pourtant en convenir car ce phénomène apparaît plus nettement au moment où la conviction de ces partisans s’émousse.
Qu’est-ce qui est dangereux pour ce régime et lui fait réellement peur ? - la défection du bazar et du petit commerce de proximité qui ont formé les gros bataillons de ses partisans dès 1978. Ont toujours soutenu ses milices depuis lors et ont moins souffert que d’autres catégories sociales. Cette défection, ce dégoût même, on ne les perçoit que tout récemment, de même que le rejet massif du carcan religieux par les jeunes. Un refus total qui affecte aussi les masses pauvres et explique comment les voiles tombent sur les épaules à la nuit tombée, comment éclatent les violences soudaines de novembre 2019. Désormais, la majorité des Iraniens vomit ce régime et son système, ses lacunes et mensonges, l’incompétence de ses dirigeants. On exalte les dictateurs laïcs, Atatürk et Reza Shah, on félicite même les islamistes modérés comme Erdogan parce qu’il est compétent, sait manoeuvrer, manipuler la démocratie sans la suspendre entièrement, et renonce à imposer la vertu islamique dont il se réclame. Pour être ancienne et même séculaire, cette exécration des mollahs est déjà plus nette qu’en 2015.
Comme dans tout pays où le souvenir d’une révolution sanglante n’est pas encore effacé, très peu croient aux vertus d’un nettoyage brutal des écuries d’Augias d’une oligarchie répugnante ; la haine monte contre les riches mais le désir de les punir s’arrête aux perspectives de désolation qui semblent peu évitables au regard d’un Moyen-Orient ravagé par des guerres civiles sans issues… Subir à Téhéran en serrant les dents ou se battre comme à Alep ? Ni l’opposition, ni les puissances occidentales n’ont les moyens d’offrir une troisième sortie. C’est aux élites locales de trouver des issues. Je ne crois pas qu’elles y parviennent de si tôt parce qu’on ne peut élaborer des modalités d’évolution pacifique sans dialogue, discussions ouvertes. Cette possibilité est exclue par un régime inquiet qui a perdu toute illusion sur sa popularité. Qui ne veut même plus parler avec ceux de ses amis qui voulaient le pousser de l’avant, l’aider à se faire un peu plus beau, comme Fariba Adelkhah, entrée ce 25/12/19 en grève de la faim et la soif… De Téhéran, le 29 décembre
