Ispahan, une des plus belles anciennes capitales d’Orient, chantée par les poètes persans et les voyageurs européens (Pierre Loti par ex.) et demeurée longtemps une destination touristique de premier ordre. Ispahan est défigurée par l’assèchement du fleuve qui l’arrose depuis des siècles et dont la largeur a justifié la construction de ponts qui sont des bijoux de l’architecture dite islamique (les architectes étant en général des Persans, souvent Arméniens, parfois Géorgiens, tardivement des Turcs mais leur art plus ancien que l’islam n’a que rarement à voir avec leur adoption de la religion de leurs maîtres)… Ispahan donc sans fleuve ? Cela dépasse l’entendement du commun des Iraniens. Mais cette situation semblait acceptée parce que des problèmes plus graves se posent à tous dans le contexte d’une crise économique très prononcée. Depuis 2017, chaque automne, des cultivateurs de la plaine d’Ispahan, maraichers en général, manifestent leur colère contre les restrictions d’eau d’irrigation. À d’autres moments, des éleveurs venant des montagnes alentours ont aussi fait du scandale, déversé du lait ou tué des veaux pour obtenir une élévation des prix d’achat du lait et de la viande, notamment en avril 2021. Minoritaires, ces manifestations sporadiques ne suscitent pas beaucoup de solidarité. Ce mois-ci, les cultivateurs ont occupé le lit du fleuve asséché pendant deux semaines, ils ont sensibilisé la population. Les citadins sont venus en grand nombre les visiter et soutenir, en soirée mais surtout le vendredi 19 novembre. La société se demande comment l’eau est venue à manquer et ce qui justifie que les fleuves soient détournés. Un débat qui n’est pas occulté par les médias officiels parce qu’il concerne tout le monde. De sorte que la lutte sectorielle d’une minorité de paysans devient une cause nationale. La presse met en lumière les grands travaux d’aménagement du territoire qui ont conduit à de nouvelles répartitions de la richesse hydraulique. On apprend qu’un tunnel de 65 km de long a été creusé dans le Zagros pour dévier les eaux du fleuve Karoun. Que grâce à ce tunnel le fleuve d’Ispahan sera en eau dès la fin de l’hiver. Mais aussitôt on s’interroge : les eaux qui ont toujours coulé vers Ispahan, où vont-elles ? Elles sont pompées plus haut et vont vers deux autres agglomérations menacées, trop peuplées : Qom et Yazd… La colère monte et le régime demande à la préfecture locale d’éviter que la journée du 26 novembre soit une répétition amplifiée de celle du 19. Les paysans sont chassés des tentes qu’ils ont installé dans le lit du fleuve, tout est brûlé et déblayé. Alors les jeunes citadins s’en mêlent, « casseurs » et opposants qui veulent signifier au régime qu’il n’est pas majoritaire, que la population le hait… ce vendredi, la police a travaillé sans relâche et avec sa grande cruauté coutumière. La population a résisté au prix de nombreux blessés, dans certains endroits, des groupes déterminés ont réussi à isoler et matraquer des membres des forces de l’ordre. La haine est montée d’un cran. Il ne va sans doute pas se passer grand-chose de plus parce que, comme on l’a constaté au cours des quatre années précédentes, il n’y a pas de mouvement national d’ampleur qui soit en mesure de paralyser un temps les polices et milices du régime. Il n’y a pas de schéma insurrectionnel, pas de structure, aucun parti politique, de très petits embryons de syndicats, une société civile réduite à un nombre ridicule d’intellectuels sans relief. Où sont les élites en mesure d’assurer la relève politique ? Elles sont dehors. Dans une quinzaine de pays étrangers : pour moitié aux USA, largement au Canada, en Australie, en Allemagne et au Royaume-Uni et disséminés dans la plupart des autres pays d’Europe occidentale ainsi qu’aux Emirats, en Turquie et en Malaisie. Cette diaspora ne s’est pas dotée d’un outil politique centralisé qui permette de fédérer toutes les énergies nécessaires à un renversement. S’étant toujours considéré un peu sur-doté en médecins, architectes et scientifiques, l’Iran ne s’est jamais inquiété d’une fuite massive des cerveaux qui a, avec la gestion stupide de la pandémie de Covid-19, pris une ampleur inédite. Mais ces jours-ci, le parlement a voté une loi d’imposition lourde qui oblige tout diplômé à payer plusieurs dizaines de milliers d’euros pour obtenir le droit de quitter le territoire. Cela tient au constat que 4 mille médecins et 600 ingénieurs ont quitté l’Iran depuis mars dernier. 28/11/2021
