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la recomposition des élites russes

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Ce 17 décembre 2021 à 08:54, je proposais une traduction. Le texte ci-dessous a été diffusé sur Telegram au début de l’été dernier. Son auteur est un faux anonyme que la presse nomme parfois par son nom et que le FSB a toléré longtemps. On peut difficilement vérifier s’il réside encore en Russie depuis la mi-octobre, le canal ayant été hacké puis resté quelques jours inaccessible, le rédacteur fit état de difficultés et intimidations quelques semaines avant la guerre commencée le 24 février 2022. Ensuite les publications ont repris, quotidiennes https://t.me/channel_elmurid Ce choix d’identifiant à consonance musulmane n’est pas inhabituel parmi les Russes qui ont des affinités avec le Caucase, accointances familiales ou autres. Convient-il de se méfier de lui ? Sans doute car il n’y a pas de source parfaitement sûre dans ce monde du virtuel. De plus, sa pensée est alambiquée, complexe et souvent obscure comme il sied aux comploteurs… Cependant, il y a quelque chose de prémonitoire dans ce que je propose ci-dessous. Et il me semble qu’importe avant tout le fait qu’il soit suivi par plus de dix-huit mille lecteurs ; et que doit être prise en compte la sûreté du diagnostic et l’anticipation d’un jeu guerrier de grande ampleur aux frontières. Un jeu sans objectif stratégique réalisable ni autre intérêt que tenir la population russe en laisse ! Lisez plutôt :

«  L'involution de la gouvernance politique en Russie

Il n'est pas facile d'expliquer notre intuition d’une dégradation de la gouvernance politique en Russie dans un contexte de répression administrative croissante, c'est-à-dire un renforcement de facto du pouvoir. Cette intuition, nous l’exprimons généralement par déduction, par des jugements de valeur sur un penchant archaïsant et un éloignement croissant des pratiques de gouvernance de l'Occident civilisé par rapport à l'autoritarisme asiatique. En Europe, l’individu est plus protégé et plus libre, la qualité de vie y est plus élevée, il se consacre plus à la société, tandis qu'en Asie, il n'est qu'un rouage impuissant, dont la situation va empirant comme pour tout le monde. Dans le même temps, le pouvoir croissant de l'État en Russie est rarement contesté, et comme n’est pas mis en cause le progrès potentiel du bien public. Il est admis que les méthodes russes actuelles sont capables d'améliorer la qualité de la gouvernance en général. C'est sur cela que repose l'idéologie de grande puissance et tout l'appareil administratif boursouflé de la Russie : « nous avons notre propre voie, le bien de l'État russe passe avant tout, l’individu devra le concéder pour le bien de tout le pays ».

Voilà qui pourrait n’être pas si mauvais à condition de comprendre en quoi ce bien général consiste, mis à part l’orgueil lié à la puissance militaire de l'État, et où ce bien s'accumule-t-il vraiment, à part dans les poches de l'élite gouvernementale ? Que la population ne s'enrichisse pas rend indispensable des victoires militaires. Et si c'est le cas, l'avenir devient assez effrayant. Le pays est aspiré de plus en plus profondément dans le tourbillon de la peur. C'est là que réside le mécanisme de changement de l'essence de la gouvernance politique en Russie et les conséquences inévitables d'un tel changement.

La gestion politique par les méthodes de la propagande totalitaire de l'époque soviétique a été remplacée dans les années 1990 par les ficelles de la technologie politique. En Russie, les technologies politiques se mesurent à l’efficacité dans la manipulation du comportement des masses. Entre les méthodes du bâton (peur) et de la carotte (désir), le bâton est incontestablement prioritaire. C'est la peur qui fonde la manipulation du comportement des masses et, dans la société vers laquelle nous glissons, elle fondera celle de la conduite des élites dirigeantes également.

Cependant, la peur n'est pas la même chose que la crainte. Les technologies politiques sont fondées sur une réaction émotionnelle inconsciente de base de type physique comme l'anxiété. Le mode alarme-alerte est plus diffus, également basé sur la peur, mais de manière cachée, implicite. L'anxiété elle-même est une réaction à la peur, une réaction de second niveau, une réaction qui produit une tension accrue et une volonté d'agir, en évitant ou en surmontant une source incertaine de peur qui s'approche. L'anxiété est dynamique, alors que la peur est paralysante. Le plus important dans notre cas est que la personne anxieuse, contrairement à celle qui a peur, agit, prend des décisions elle-même, de manière préventive, alors que dans l'état de peur, c'est la source de la peur, quelque chose d'extérieur, qui l'oblige directement à agir ou à ne pas agir.

L'art de la manipulation politique consiste à jouer sur l'anxiété, en effrayant les gens avec les bonnes informations et les amenant à la "bonne décision", dont ils seront responsables eux-mêmes. Cela fonctionne bien dans l'Occident dynamique "anxieux", qui tourne pour ainsi dire "sur lui-même". Dans la Russie "apeurée" stagnante d'aujourd'hui, ces techniques politiques rusées ont été remplacées par d'autres outils : la violence directe, la pression manifeste et l'exploitation des réactions de peur. Et le prix à payer pour cela est la concentration de tout le poids de la responsabilité dans la société sur le gouvernement, sur l'appareil d'État en tant que source de violence arbitraire purement légale, qui devient le seul moteur social. Comme le pouvoir est responsable de tout, il doit agir et diriger les actions de tous.

Dans la société traditionnelle (médiévale), où le rôle de l'État était minimal, ce mode de gouvernance était efficace. Dans une société moderne, le rôle de l'État et la nécessité de réguler les processus sociaux sont si grands et compliqués, que seul un intellect artificiel nourri d'anti-utopies, et non un appareil d'État habituel, même le plus hypertrophié, peut faire face au régime de gestion directe de tout par le pouvoir, sans se décharger sur l’auto-organisation à l’occidentale. C'est pourquoi la Chine construit rapidement un "camp de concentration numérique" et les administrateurs russes les plus avancés (Moscovites) y aspirent de même que toutes les entreprises chevronnées. Et la pandémie informative du coronavirus est un puissant catalyseur pour cela, sans lequel on ne pourrait même pas espérer avoir le temps de construire un système de contrôle/décision numérique total sans s'effondrer dans une crise sociale mondiale.

(2) L'impasse des alternatives managériales en Russie

Mais il ne sera pas possible de construire un véritable camp de concentration numérique dans les prochaines années, du moins en Russie. C’est suffisamment évident pour ne nécessiter aucune preuve. Ce qui signifie que sous le poids croissant des responsabilités, l'État continuera à utiliser des méthodes de gestion fondées sur la peur ; dans les prochaines années (si ce n'est demain), il sera soit obligé de passer à un mode de mobilisation pour attaquer l'ennemi commun (guerre interne ou externe), soit tout va geler pour finir par se briser, comme la glace est emportée par une inondation.

Une guerre civile (répression de masse) ou une guerre chaude (avec l'OTAN) étant peu probables en Russie, il faudra passer des incitations négatives de la gouvernance politique (le bâton de la peur) aux incitations positives (la carotte du désir). La gouvernance politique fondée sur la peur pure (en tant qu'incitation négative) utilise le besoin de sécurité comme une incitation positive, c'est-à-dire qu'elle promet, garantit la satisfaction du désir de se libérer de la peur d'autres instances, la protection, un "toit" contre toutes les autres menaces, détient le monopole de la peur. Si elle ne peut offrir ce type de sécurité, personne ne la tolérera.

Pour compenser la perte du sentiment de sécurité dans un climat de peur totale de la guerre (extérieure ou intérieure), les autorités russes actuelles auront besoin de stimuli à un autre niveau, plus subtil, qui ne peuvent être fournis que par une propagande totalitaire efficace (perspectives d'un avenir meilleur pour tous, sentiment d'unité émotionnelle et fondée sur des valeurs, participation aux grandes réalisations historiques, compréhension du sens élevé des événements actuels, etc.) L'administration politique actuelle ne peut achever l’implant de ces significations que dans les conditions d'une guerre extérieure du type d’une une nouvelle Grande Guerre Patriotique, dont la condition préalable devrait être une attaque et le début de l'occupation de la Russie par l'OTAN ou la Chine. Cependant, personne dans le monde n'a le désir de nous attaquer et aucune envie de cette ordre n’est prévisible, ce qui veut dire que la mobilisation n’est pas maintenant la bonne issue pour le pays.

La seule façon de sauver le pays d'une crise catastrophique de gestion politique est de changer la façon dont il est géré et remplacer toute l'élite dirigeante. L'alternative, à première vue, est donc la suivante : - soit l'arrivée d'une élite agressive et le retour à des méthodes totalitaires, avec une idéologie efficace qui y correspond ; - soit l'avènement d'une élite occidentalisée et le retour aux manipulations politico-technologiques plus subtiles, basées sur l'anxiété, le besoin de supprimer la peur par une activité quelconque (incitations négatives) et la cupidité, le besoin de bien-être matériel (incitations positives), en se débarrassant de l'atmosphère actuelle de peur outrée.

Toutefois, ces alternatives ne se concrétisent pas par hasard. Il n'existe pas d'idéologie totalitaire adaptée à l'époque et au lieu (le fascisme ne passera pas) :leur efficacité a été épuisée en Russie comme dans le reste du monde, surtout dans le contexte de la crise économique. Sans succès économique et sans incitations matérielles, les méthodes de technologie politique n’opèrent pas sur la société.

Plus exactement, ces outils travaillent en faveur de l'opposition. Dans une situation où la majorité de la population est appauvrie, ils finissent par susciter l'anxiété, et la proximité de l'Europe démocratique, où les niveaux de vie sont bien plus élevés, joue en soi contre toute dictature, créant une incitation positive à la nécessité de changer la façon dont le pays est géré. Dans un tel contexte, les autorités russes, pour rester immobiles, doivent courir de plus en plus vite, comme le disait Alice au pays des merveilles. Le résultat de cette "course" est évident, et ce constat apaise une opposition dans l'attente d'une chute inévitable du pouvoir entre ses mains. Cependant, il tombe toujours dans des mains plus agiles que les siennes.

(3) La fin de l'élite

S'il n'est plus possible de revenir en arrière, la Russie devrait aller de l'avant et expérimenter d'autres formes de gestion politique, à savoir le "nouveau populisme", tel qu’il est utilisé activement dans des pays d'Amérique latine comparables à la Russie d'aujourd'hui. Elle peut choisir entre "populisme" autochtone du type "Narodnaya Rossiya" ou bien importé du type "nouvelle sincérité". En Russie, un type de populisme a été promu par les Narodniks et les révolutionnaires socialistes (d’avant 1917), il est au cœur de l'idéologie d'une intelligentsia russe à présent presque anéantie ; c'est une approche idéologique tout à fait autochtone, contrairement au marxisme, au nationalisme ou au monarchisme européens.

La méthode de gouvernance politique basée sur le populisme, malgré son discrédit par les politologues tenant le discours rationnel de la "technologie politique", est plus complexe et subtile que celle de leur technologie. Elle se situe un étage plus haut dans la pyramide des besoins sociaux et est plus étroitement liée à la sphère émotionnelle de la "perception directe", s'appuyant sur des signaux tels que "nous sommes d'un même sang", "choisissez avec votre cœur", marqueurs de sincérité, d'affinité et d'acceptation. Ce style n'est pas caractéristique de l'élite, mais il l'emporte sur les technologies politiques purement rationnelles (voir le cas de S. Fourgal à Khabarovsk).

Refuser de miser sur les élites pour gérer l'État semble, aux yeux de l'élite russe d'aujourd'hui, insensé. Mais c'est désormais la seule alternative à une dictature conservatrice, qui condamnerait le pays à la paralysie et à l'effondrement et la désintégration ultimes. La Russie est trop grande pour simplement dépérir. Ce qui signifie que s'il n'y a pas d’espace pour attendre les réformes révolutionnaires, il n'y a aucun moyen d'éviter une révolution sociale.

Il ne peut y avoir de dictature progressiste, dont rêve la contre-élite russe, car il n'y a pas d'élite progressiste qui pourrait prendre le monopole du pouvoir et la responsabilité du pays, le faisant avancer par des réformes radicales. Par conséquent, un éventuel nouveau régime politique susceptible de sortir le pays de ce cercle vicieux serait inévitablement populiste, redistribuant les ressources d’une minorité à la majorité. Une nouvelle élite dirigeante sera formée sous sa direction, par un processus de réformes managériales radicales dans une fenêtre d'opportunité étroite.

Les chances de succès de ces réformes ne sont pas grandes, il n'existe pas d'équipes managériales prêtes à l'emploi capables de travailler dans un environnement populiste. Tout dépendra à nouveau de la personnalité du leader vainqueur dans la course au pouvoir. Vieux schéma : seul un grand homme peut mener à bien de grandes réformes, redistribuer radicalement le pouvoir dans le pays à la suite d'un cataclysme électoral et instaurer un nouveau système de contrôle et de gestion. La demi-mesure ne peut conduire la Russie qu'à son effondrement final.

En termes d'ampleur du changement, cette future révolution russe ne peut être comparée qu'à celle de 1917, mais inversée : non pas au moyen d’une centralisation, comme sous Lénine, mais au contraire d’une décentralisation. Le contrôle des ressources de base ne doit pas rester aux mains d'une nouvelle élite fédérale monopolistique venue de la nomenklatura, mais être transféré aux communautés urbaines locales, des communautés citoyennes de « nouveaux citadins post-industriels ». Ce processus inexorable ne peut être empêché que par une guerre sans espoir, comme en 1917. C'est exactement ce vers quoi certaines forces conduisent le pays.

La bifurcation historique de la Russie sera finalement déterminée par son gradient social interne : - soit la révolution, la fin des élites, le populisme et un nouvel ordre social dans l'intérêt des tièdes, les "militants" de la classe moyenne ; - soit guerre, révolution, guerre des élites, guerre civile suivie d’un nouveau totalitarisme dans l'intérêt d'une étroite minorité de fanatiques aux idées extrêmes ; - soit le découpage définitif de la Russie sous les protectorats de l'OTAN/ la Turquie/ la Chine/ le Japon dans l'intérêt d'une masse atomisée de "philistins" du froid.


Post-scriptum du 13 avril 2022 Le texte ne s’arrête pas là et le même auteur en a produit bon nombre d’autres, de la même eau, depuis 2017. Il n’est pas le seul, la sonnette d’alarme a été tirée. Les experts ne l’ont pas entendue sonner.