" /> Les échos de la guerre au pays des mollahs - Dombast

Dombast

Si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors.

Les échos de la guerre au pays des mollahs

- Posted in Au bord des Mondes by

Mais que se passe-t-il donc en Iran depuis quelques mois ? Le recul manifeste des mouvements de résistance au pouvoir théocratique doit-il être interprété comme une défaite complète des partisans de l’ouverture à l’Occident et de la résistance à l’emprise chinoise ? Non bien sûr, parce que les membres du gouvernement Rohani (qualifié abusivement de réformateur) aussi bien que les opposants plus ou moins autonomes et isolés comme les anciens présidents Khâtami et Ahmadinejad sont en liberté. Que de plus radicaux opposants issus de l’appareil d’État comme le candidat malheureux Mir-Hossein Moussavi et Faezeh Hachemi, la fille de feu Rafsandjani https://fr.wikipedia.org/wiki/Faezeh_Hachemi_Rafsandjani sont plus ou moins assignés à résidence mais agissent sur les réseaux sociaux. Ces personnes continuent d’exercer une certaine influence sur la société bien qu’ils soient disqualifiés par la majorité et incapables d’organiser une transition libérale, pour autant que tel soit leur projet. Ils restent écoutés pour une bonne raison qui est peut-être la seule vraie : ce qu’ils disent semble plus sage et moins ridicule que ne sont les discours des actuels titulaires et de leurs partisans à la chambre basse. Jamais les Iraniens n’eurent autant l’impression d’être représentés par des gens qui leur font honte ; en raison de leur manière de s’exprimer, des idées ultra-réactionnaires qu’ils énoncent et des projets mirobolants qu’ils évoquent pour ensuite admettre l’impossibilité de les mettre en œuvre avant longtemps. Les bouffonneries involontaires du président Raïssi et du speaker du Majles Mohammad Bagher Ghalibâf désespèrent les classes moyennes éduquées comme elles suscitent un profond mépris des élites fortunées. Aux yeux des défavorisés, elle n’ont plus la saveur des promesses irréalistes d’Ahmadinejad, qui avaient en 2005 suscité l’engouement. À l’époque, l’inflation avait été compensée en partie par de larges dotations que le trésor ne peut plus fournir en 2022. La misère s’étend. Désarroi général, doute profond sur les perspectives et une remise en cause des choix opérés par les différentes administrations qui se sont succédées au pouvoir depuis 2005. Les orientations et décisions des équipes qui ont géré le pays depuis cette date sont actuellement critiquées ouvertement dans les médias officiels, non seulement par une génération nouvelle de responsables de second rang, plus modernes et pragmatiques que leurs ainés, mais encore par les anciens chefs de files eux-mêmes. Ainsi, sans jamais s’accuser nommément ni requalifier certains de ses choix, l’ancien président Ahmadinejad se dédouane-t-il publiquement en affirmant qu’il n’a eu aucun pouvoir de décision et n’a pu qu’infléchir à la marge un mouvement aveugle vers l’abîme où le pays est maintenant plongé. Quelle importance accorder à ce que dit cet homme peu fiable au passé obscur ? (on a dit qu’il avait été terroriste ou tortionnaire, on sait qu’il adhérait à un mouvement millénariste que beaucoup de mollahs qualifient d’hérétique). La chose importe dans la mesure où sa gestion populiste l’a fait apprécier des couches sociales peu éduquées, parmi les ruraux pauvres et nouveaux urbains. Les ennemis de cet homme, en général issus de classes aisées et dont la formation supérieure a souvent inclus des séjours en pays développés, lui reprochent d’avoir accéléré la catastrophe écologique en laissant construire des barrages et favorisant l’irrigation et mise en culture intensive de très vastes étendues par de grands groupes agro-alimentaires. Ces décisionnaires issus du camp réformateur, ou du moins de l’incubateur politique mis en place par l’ancien président Rafsandjani, ne peuvent cependant pas cacher leur propre participation au saccage ni leur part de responsabilité dans la surexploitation des ressources. Ainsi, il ne peut échapper à aucun Iranien qu’on doit reprocher à l’ensemble des acteurs politiques et économiques de premier plan une impasse dont il sera désormais difficile de se dégager. Un petit nombre de clairvoyants comprennent que le choix de l’alliance chinoise et du parapluie militaire russe revient à s’entêter dans l’erreur parce que la culture managériale de ces pays est dépassée. S’adosser à l’Europe parait plus sage. Mais cette option ne peut pas avoir grand écho en Iran même alors que la fuite des élites instruites profite surtout au continent nord-américain. On estime à cinq millions le nombre d’Iraniens résidant hors du pays. Le tiers d’entre eux choisit prudemment de n’y jamais revenir pour éviter que des engagements passés leur soient reprochés et ne pas risquer d’être retenus. Plus perméables à la modernité que la plupart des autres musulmans, les Iraniens de l’exil ne constituent pas de communautés religieuses, ne fréquentent pas les mosquées… S’ils cessent de se ressourcer régulièrement au pays, ils s’en détournent définitivement. La société iranienne, déboussolée, se trouve ainsi privée d’un moteur puissant et doit se chercher de nouveaux repères. Elle est en demande d’unité contre une adversité redoublée, alors que la pandémie a aggravé la crise économique. Le vendredi 19 novembre 2021 à Ispahan, un grand meeting unitaire dans le lit du fleuve à sec - auquel se sont joints au moins deux cent mille personnes de neuf heures du matin à vingt-deux heures- a été l’expression de ce besoin d’unité. Des dizaines de groupes antagoniques s’y sont côtoyés sans s’opposer. La diaspora politique est enchantée d’avoir entendu des slogans hostiles au régime. C’est vrai mais la majorité des manifestants ne s’est pas associée à ce rejet. Ce qui importe plutôt, c’est la grande solidarité entre les couches sociales représentées. Un certain ordre bon enfant et l’expression d’un patriotisme très affirmé ont certainement engagé le régime à tenir sa police à distance. Cependant, l’occupation du lit du fleuve continuant les jours suivants, les provocations policières vont se multiplier et l’ordre de lever le camp est donné. Dès lors, une répression assez dure va s’abattre tandis que les manifestants désinhibés se déchaînent contre des motards isolés et des supplétifs arabophones qui s’avèrent des Irakiens engagés dans les forces de l’ordre pour gagner leur vie. Depuis ce drame, la dérive répressive continue inexorablement et la résistance faiblit. On note un net recul de la contestation, limitée depuis janvier aux corps médicale et aux enseignants. La guerre en Ukraine n’est pas sans effet sur la vie politique d’un pays sur lequel les élites expatriées exercent une influence très perceptible en matière de modes et de goûts (artistiques, vestimentaires et même culinaires). Mais ce n’est pas à l’américanisation galopante de la république islamique et donc au positionnement de Joe Biden ni au battage des médias occidentaux émettant en persan qu’il faut rapporter la prévalence du sujet. Car la relative neutralité prudente d’Israël a stimulé dans l’appareil politique iranien une expectative inhabituelle : en principe le régime prend une position radicalement opposée à celle d’Israël sur quelque sujet que ce soit, c’est un automatisme plus spontané que l’opposition aux Etats-Unis. À Téhéran, le silence de Jerusalem a rejeté l’affaire au second plan jusqu’au jour ou Ahmadinejad (mais pourquoi donc lui ?) a mis les pieds dans le plat en plaidant pour l’Ukraine dont il a salué l’indépendance séculaire, le droit à disposer du régime de son choix… Quel est donc le vrai sujet derrière cette péroraison qui va à l’encontre de la position du Guide Ali Khamenei ? Le sujet est évidemment la dépendance de la Chine qui s’accroit dans l’Iran sous embargo et peut se renforcer par le biais de la consolidation de voies commerciales tripartites incluant la Russie et utilisant les voies ferrées d’Asie centrale. Toute l’opposition nationaliste a fait chorus en rappelant la longue histoire des méfaits d’une Russie colonialiste très vorace en territoires anciennement iraniens et très intrusive entre 1828 et 1917. L’empire russe que Poutine veut restaurer fut l’ennemi de la démocratie iranienne en 1905 et 1912 ; et si l’indépendance de l’Iran fut garantie par le renoncement de Lénine aux prétentions à co-gouverner le pays avec l’Angleterre, cette manie revint à l’ordre du jour en 1943 quand Staline s’efforça d’arracher Tabriz et tous les joyaux de l’Azerbaïdjan occidental et méridional ainsi que le nord du Kurdistan (Mahabad). Depuis la mi-mars, moins de trois semaines après le début de l’invasion russe, l’opinion iranienne est abreuvée de leçons d’histoire anti-russe par les organes de presse et les universitaires (et bien sûr par la BBC) ; cela force le gouvernement à protester faiblement en faveur de l’intérêt de ne pas rompre avec Moscou dont l’Iran dépend pour se nourrir (céréales et oléagineux). L’ambassadeur de Russie à Téhéran (arménien d’origine et parfait locuteur du persan) fait les gros yeux mais tance le régime dans un sens paradoxal : par exemple il déplore l’interdiction de l’alcool et l’obligation du hidjab pour les étrangers, expliquant que dans le contexte de l’inaccessibilité de l’Europe aux touristes russes, l’Iran pourrait jouer la carte de l’ouverture et profiter d’un grand nombre de visiteurs comme le font la Turquie et l’Egypte. Moscou semble vouloir jouer en Iran une carte militariste, relativement laïque et moderne pour s’opposer au pan-turquisme que promeut Erdogan au Caucase et en Asie centrale. La suspicion générale qu’une ingérence turque serait à l’origine des événements qui ont eu lieu au Kazakhstan en janvier dernier favorise le projet de resserrer les liens entre Pékin, Moscou et Téhéran. Le Guide, son président réputé inculte et arriéré et son parlement godillot semblent se soumettre à ce que dictent des circonstances adverses. Tous les opposants autorisés les moquent et conspuent dans la certitude que le pays exaspéré les suivra contre cette politique. On parle d’un élargissement du vieux Mir-Hossein Moussavi et de son retour en politique. Ahmadinejad qui en fut le rival et le bourreau jure ses grands dieux qu’il en serait ravi. Mais Moussavi est-il vraiment la bonne carte à jouer pour l’Occident ? Ne serait-il pas au contraire la carte du modernisme que veut jouer Moscou en parlant de laisser les femmes aller et venir sans voiles ? Ces questions occupent beaucoup Telegram. Elles sont peut-être une rideau de fumée de plus. Car le vrai sujet est certainement l’accord sur le nucléaire que Biden est prêt à favoriser pour désolidariser l’Iran de la Russie agressive. Accord dont Lavrov ne veut plus.