Dans le subconscient collectif des Européens, l’Ukraine est identifiée à notre civilisation chrétienne, fondée sur le dialogue et la tolérance, rétive à la servitude. L’histoire de l’Ukraine ne prouve en rien la pertinence de cet automatisme, d’autant qu’en dehors des métropoles universitaires de Kiev et Kharkov, l’Ukraine n’est pas une usine à élites intellectuelles essentiellement plus modernes que leurs équivalents dans les grandes villes russes. Cependant, parce qu’il infére que l’armée russe est asiatique et que la résistance ukrainienne figure une résistance blanche, le narratif du gouvernement Zelenski flatte toutes les strates des sociétés européennes et l’ensemble du panel politique : les droites y puisent la rhétorique de la pureté et unité nationale, les gauches celle de la liberté politique. En face, il n’y a pas de peuple russe mais une « horde » des sauvages violeurs et chapardeurs qui arrivent de régions improbables aux noms inconnus et dont les cultures semblent reliées à des religions inamicales. Cette image n’est pas tout à fait fausse et il est paradoxal que certaines droites extrêmes, fascinées par le personnage de Poutine, paraissent refuser de faire les déductions évidentes que la démographie slave offre sur un plateau : il y a remplacement ! Il y a bien poussée asiatique vers l’Europe du Nord-Est et fuite des élites anciennement européanisées vers l’Occident.
Historien de formation, l’ancien journaliste Pavel Pryannikov, animateur du canal d’obédience social-démocrate « Tolkovatel » se penche le 24 juin 2022 sur un effet paradoxal de la guerre que la gauche ne veut pas voir, obnubilée par certaines mesures xénophobes ou du moins discriminatoires du Kremlin. Pryannikov, dissident malgré lui depuis une dizaine d’année, ne se méprend pas sur le sens des mesures xénophobes : elles sont motivées par l’intérêt de maintenir les migrants dans la terreur de l’expulsion et les contraindre ainsi à accepter des salaires inférieurs à ceux que pourraient exiger les Russes. Pour Pryannikov, la guerre en cours est une catastrophe et, avec d’autres, il lui donne le nom de Поруха, Débâcle avec majuscule, mot qui désigne la désastreuse guerre de Livonie qui a ruiné la Russie (1558 – 1583). Dans le post qui suit, il cite largement une publication dans un journal de droite nationaliste, ce qui n’est pas plus fréquent pour la gauche russe que pour la française.
Nous qui ne sommes pas Russe, voyons dans ce qui est déploré ici un simple « juste de retour des choses » : le retours des Asiates dans la steppe pontique dont ils furent chassés.
« La Débâcle a intensifié l'afflux de migrants en Russie. Vyacheslav Postavnine, ancien directeur adjoint du Service fédéral russe des migrations et chef du Centre d'études analytiques et pratiques des processus migratoires, avance des chiffres dans Rossiyskaya Gazeta :
"Je n’observe pas encore de reflux. Au cours du premier trimestre, le nombre de titres de travail délivrés a été deux fois plus élevé (516 916) que pour la même période de l'année dernière (228 555). Le nombre de permis valides à la fin de la période considérée était de 2 millions 110 mille, alors que l'année dernière il était de 961 mille. Il est déjà évident que personne n'est parti nulle part. Le nombre de migrants est même en augmentation. J'ai réfuté à plusieurs reprises la thèse populaire selon laquelle les migrants quittent la Russie en raison de la chute du rouble. Et où iraient-ils ? Retourner dans leur pays ? mais il n'y a pas du tout de travail là-bas. Ou bien très peu de travail, et ils gagnent cinq fois moins là-bas qu'ici. En toute hypothèse, si les Tadjiks retournent au Tadjikistan, il y aura un nombre énorme de chômeurs qui ont besoin de quelque chose à manger, de quoi nourrir leurs familles et ils ont de grandes familles là-bas. Cela entraînera de graves tensions sociales. Les dirigeants de la république l'ont compris.
Admettons qu'ils aient été ramenés au Tadjikistan et qu'un bouleversement social ait lieu. Qui y viendra ? Très probablement les Talibans (un mouvement interdit dans la Fédération de Russie). Et alors nous n'aurons pas un million de migrants mais plusieurs millions de réfugiés. Qui a besoin de ça ? Ils viendront à nous de toute façon. Il semble donc qu'ils soient condamnés à rester avec nous. Et nous sommes condamnés à vivre avec eux.
Je pense que d'autres migrants seront nécessaires. Parce que dans une situation où nous n'avons pas d'investissements étrangers et plus de technologie étrangère, la part de la main-d'œuvre manuelle et non qualifiée augmentera. Et la seule source de son réapprovisionnement est constituée par les travailleurs migrants. Notre population n'est pas comparable à la leur en termes d'intensité de travail. Malheureusement, certains citoyens russes commencent à perdre leurs compétences professionnelles. Ce phénomène est particulièrement visible dans les provinces.
L'opération spéciale en Ukraine prendra fin tôt ou tard. Et dans certains territoires, les infrastructures détruites devront être reconstruites. Des ressources en main-d'œuvre seront nécessaires. Il y a ici un énorme champ d'activité pour les migrants".
Je voudrais noter ce passage : "En termes d'intensité de travail, notre population ne peut être comparée à eux. Malheureusement, certains citoyens russes commencent à perdre leurs compétences professionnelles". C'est-à-dire que, selon lui, comparés aux Centre-Asiatiques, les Russes sont de piètres travailleurs. Cela signifie que les autorités au sommet continueront à augmenter le nombre de migrants afin de remplacer la "population russe de mauvaise qualité" par ces derniers. Il est probable que la Novorossiya (ancienne steppe conquise par Catherine II NdT) sera également peuplée de Centre-Asiatiques, c’est ce qui ressort de l'interview de Postavnine. »
