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Dans un post daté du 14 juin Vladimir Pastoukhov propose un éclairage qui n’est certes pas inédit mais demeure toujours un peu occulté parce qu’intolérable.

Depuis 1945, « l’Occident global » a adopté un prisme nord-américain d’origine puritaine et qui s’enracine dans le motif officiel de la guerre de sécession. À la suite des Etats-Unis, dès la libération de l’Europe et plus encore après la fin de la colonisation, les nations du vieux continent se conçoivent comme pacifiques et animées des meilleurs intentions. Nous ne portons pas la guerre à l’extérieur mais menons des opérations de pacification… nous intervenons malgré nous. Ce narratif global a été adopté à compter du 1er août 1975 à l’issue de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe. Les accords signés ce jour là à Helsinki établissaient pour 35 États signataires l’inviolabilité des frontières européennes, rejetaient tout recours à la force et engageaient à respecter les droits de l’Homme… Injonctions qui ont été globalement respectées jusqu’à la guerre civile qui conduit à la division de la Yougoslavie. Non seulement ce discours fonde les politiques des pays occidentaux avancés mais il va servir de référence aux activistes engagés dans des luttes contre les dictatures. La violence et l’autoritarisme sont honnies. Les dialogue semble devenu la condition du progrès social et de la prospérité. Evoluant dans ce contexte, les élites pensantes des pays d’Europe orientale ont adopté avec enthousiasme ce narratif qui consacre la supériorité des nations ayant dépassé la violence, surmonté les phases initiales de la formation des Etats. En Russie, la conscience du retard national et la culpabilité inhérente au constat d’arriération sont avivées et ressuscitent un débat traditionnel de type gauche-droite dont la forme spécifique fut au XIXème siècle l’opposition entre slavophiles et occidentalistes. Tout au long des années 1980 et jusqu’à l’intervention de l’OTAN contre la Serbie en 1999, les thèses des partisans de l’Occident l’ont emporté. Se proclamer ami des Européens et des Nord-Américains équivalait à prendre parti pour le confort et tout ce qui est bénéfique. S’y opposer semblait irrecevable dans la plupart des médias.

Jusqu’à l’éclat verbal de Poutine en 2007 à Munich, une seule opinion réactionnaire a droit de cité : la réhabilitation des Romanov et la canonisation du dernier tsar. Cette position est un article de foi orthodoxe et, bien que l’Église soit en charge de l’idéologie de remplacement rendue nécessaire par la disparition du marxisme, nul n’est contraint de s’y conformer. La bourgeoisie d’affaires demeure largement laïque et occidentaliste, les médias et les intellectuels aussi. La droite nationale fait pourtant son grand retour après la guerre de Géorgie. Ses idées viennent au secours du régime balloté par la contestation de l’hiver 2011-2012 et se déploient avec l’annexion de la Crimée. Ces faits patents n’empêchent pas la majorité des Russes urbanisés et appartenant aux classes moyennes de considérer que le vent de l’histoire souffle toujours de l’ouest et que les innovateurs, entrepreneurs et décideurs (oligarques compris) sont acquis aux idées de l’Europe avancée-pacifiée-civilisée. Vladimir Pastoukhov dissuade ici les rêveurs :

« L'opinion admise est que le soutien à Poutine est uniquement une conséquence de la machine de propagande. Je ne vais pas argumenter contre cela, mais je tiens qu'une partie importante des élites russes partage tout à fait volontairement certaines des visions du monde colportées par le Kremlin. À partir de ces attitudes, il serait possible, si on le souhaite, d’établir une description de ce que j'appellerais le nouveau consensus des élites russes : 1. Il n'y a pas de justice en Occident. 2. L'Occident n'a aucun respect pour nous. L'histoire des relations entre la Russie et l'Occident est une longue histoire de griefs non pardonnés.
3. Le libéralisme occidental n'est rien d'autre que de l'hypocrisie ; en fait, ils sont tout comme nous, et même pires que nous, car au moins nous sommes honnêtes et appelons les choses par leur nom. 4. L'Occident est sur le point de mourir. 5. Si vous haussez le ton, l'Occident va forcément reculer parce qu'il est repu et donc faible.

En fait, un grand nombre de personnes ont depuis longtemps au fond du cœur les mêmes sentiments envers l'Occident que ceux étalés par Medvedev sur le papier dans ses moments de révélations nocturnes. C'est juste que la plupart ne ressentent pas le besoin d'être francs. Poutine s'appuie sur un consensus clair de l'élite anti-occidentale qui a remplacé le consensus pro-occidental. Il ne l'a imposé à personne. Au contraire, l'existence d'un tel consensus est prise en compte par Poutine comme le facteur le plus important de la politique intérieure et extérieure du Kremlin. Quant aux yachts, villas, comptes bancaires et autres pacotilles en Occident, les élites russes en ont assez profité. Ils ont bien assez voyagé. Ils ont suffisamment tout essayé. Ce dont ils ont besoin maintenant, c'est de "respect"...  Fin de citation