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Eclater la Russie ?

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Pour distraire son ennui, un président polonais à la retraite surenchérit sur des divagations de Jaroslaw Kaczyński, leader du parti de droite PIS. Cela fait bondir de joie des ministres ukrainiens et crée des remous en Russie.

La presse russe a fait début juillet des gorges chaudes à propos de paroles imputées à Lech Walesa et reprises par des conseillers politiques de Zelenski, conjectures réjouissantes dans le cadre d’une politique-fiction optimiste. El-Mourid s’en est ému : « L'ancien président polonais a suggéré que ce serait une bonne idée de démembrer la Russie et de réduire sa population à cinquante millions d'habitants. Les origines de cette aspiration sont, dans l'ensemble, bien connues : il es arrivé qu’on discute, à l'Ouest, d'un avenir post-russe dans lequel la Russie éclaterait en une demi-douzaine ou du moins deux entités, où la Russie elle-même serait rétrécie à son domaine européen, perdant tous les territoires à l'est de l'Oural et une partie des territoires au sud. En fait, cette Russie "renouvelée" comptera environ 50 millions d'habitants. Il ne s'agit donc pas d'un génocide, comme on pourrait le penser (et la manière de le mener à bien est évidemment une question rhétorique. Rien de fondé là dedans). Ce qu'il faut comprendre ici, c'est que parmi les options pour un avenir post-Poutine, on retient pour probable le scénario de la désintégration de la nation. Le pays est en effet miné, sa stabilité est dans la zone négative, et ses seuls piliers de soutènement sont jusqu'à présent la violence et la terreur. Les étais ne sont, pour dire les choses crûment, pas vraiment bons. Le système mis en oeuvre – sous les rapports économique, politique aussi bien qu’administratif - est conçu pour exister dans un état de crise permanente, une catastrophe locale succédant à une autre. Dans ces conditions, parler de réformes, de développement et de progrès n'a plus de sens. Dès que la pression de la violence sera supprimée, il y aura un retour de bâton, et la stabilité brisée du système ne survivra pas. Il ne faut pas se faire d'illusions – le scénario de désintégration est extrêmement probable. L'illusion que l'unité du pays peut être maintenue par la terreur n'est pas fondée : le problème de la terreur est qu'elle est un mécanisme de gouvernance déséquilibré. Elle est gourmande en ressources, ce qui signifie que la poursuite de la terreur nécessitera des niveaux de violence toujours plus élevés, pour lesquels des ressources toujours plus importantes seront dépensées. Comme elles ne sont pas disponibles, il faudra les prélever dans d'autres domaines et sphères de la vie. Il est clair que cette modalité va de soi; mais plus cet état durera, plus le recul sera difficile. Et selon toute vraisemblance, il n'y aura pas de désintégration pacifique (relativement pacifique), comme cela s'est produit avec l'URSS. La seule question est de savoir quelles régions seront touchées par les processus extrêmes et et dans lesquelles ils seront relativement indolores. Tout cela est assez évident, en tout cas, beaucoup plus évident qu'en 90-91, et donc l'Occident, de manière compréhensible, veut se préparer à un tel scénario. À tout le moins. Et, naturellement, il veut au maximum tenter de le gérer, dans son propre intérêt. Je voudrais dire tout de suite : toutes les crises ont toujours des causes internes. Les facteurs externes ne peuvent que les influencer, mais ils ne sont pas la cause de la crise. Par conséquent, toute spéculation sur le thème "C'est l'Occident qui nous a ruinés" vise à renverser la situation, à décharger les véritables criminels de toute responsabilité. Nous connaissons très bien leurs noms ; et comment ne pas les connaître, alors qu'ils sont tous les jours dans les journaux et à la télévision ! Le problème, c'est qu'en Russie même, cette histoire est taboue. On nous amène à une situation où tout va arriver soudainement. Et c'est précisément cette soudaineté qui produira la majorité des victimes (y compris au sens littéral du terme), qui psychologiquement ne seront pas préparées au changement dramatique de la situation. Les propos de Walesa méritent donc, à tout le moins, d'être pris en considération. Ils peuvent être présentés exclusivement comme les rêves d'un russophobe, et c'est ainsi que notre propagande les commente. Mais le problème est que la russophobie des Walesa - Kaczyński n'annule en rien le tableau objectif qui s'est déjà dessiné. Si des variantes subsistaient voici deux ou trois ans, nous nous trouvons aujourd'hui dans un espace très délimité. J'ai écrit et dit à plusieurs reprises que depuis 2019, la Russie est entrée dans un état de catastrophe qui se caractérise par l'impossibilité du retour en arrière, à la crise initiale. Et qu’en plus il n'y a pas d'espace de décision dans la catastrophe. Toute échappatoire ne fait que la rapprocher. Il n'y a plus de bonnes solutions, il n'y en a que de mauvaises, et très mauvaises. Le choix, pour dire les choses crûment, n'est pas très aguichant. Et encore heureux qu’il soit ce qu’il est. Ça ira mal quand il sera effacé. »

Outre les raisons vagues qu'el-Mourid énumère, il en est de plus sérieuses pour se pencher sur les espérances de Lech Walesa : l’éclatement, ou du moins la fédéralisation de l’État russe ont été des projets clairement revendiqués dans les années 1990 par des politiciens russes plus ou moins alignés sur les conceptions occidentales. Au premier chef un opposant qui a été liquidé à trois pas du Kremlin sur l’ordre probable du chef tchétchène Kadyrov et avec la bénédiction de Poutine : Boris Nemtsov. La nécessité de donner aux grandes régions de Russie une marge renforcée d’autonomie était à la mode au début des années 1990. Il s’agissait de parer au risque de non-gestion par une administration centrale paralysée. Certains, comme l’historien Iouri N. Afanassiev, estimaient que l’Oural et la région Volga, de même que la Sibérie, devaient pouvoir prélever directement les dividendes des richesses de leurs sous-sols et fleurons industriels. Le centre subventionnerait des régions écartées ou enclavées grâce à des prélèvements d’équilibre imposés à ces régions. Le juriste et philosophe Vladimir Pastoukhov, opposant installé hors de Russie depuis dix ans, est resté fédéraliste et explique pourquoi :

« Aux yeux du grand public, il est suspect que je parle tant de fédéralisme. Je dirais pour me justifier que ça ne date pas d’hier, j’ai commencé en 1993, aussitôt après qu'il soit devenu évident que le projet constitutionnel russe avait échoué. Aujourd'hui, c'est clair pour presque tout le monde, mais à l'époque, c'était clair pour quelques renégats constitutionnalistes dans mon genre. Il était alors déjà clair que la fédéralisation de la Russie était la seule alternative viable au récit impérial. Mais à l'époque, le sujet a été mis de côté ("Prenez autant de souveraineté que vous pouvez en porter, nous vous construirons toujours selon les notions" - ce n'était pas une invention de Poutine, il n'a fait que la développer et l'approfondir). Pour moi, le fédéralisme n'est donc pas une mode (le hype), mais un lien doctrinal en principe apte à tirer des latrines toute la chaîne du constitutionnalisme russe.

Tout d'abord, le fédéralisme ne consiste pas à diviser, mais à connecter. Le fédéralisme "coud" le tissu de la nation encore plus serré que l'empire, non pas avec un seul point mais avec un double point, non seulement à l'extérieur mais aussi à l'intérieur, verticalement et horizontalement.

Deuxièmement, et c'est ce à quoi je pense depuis quelques jours, le problème de la création de nouveaux sujets pour la Fédération, qui semble insoluble d'un point de vue pratique, peut être résolu en l'examinant sous un angle différent. Les sujets de la nouvelle fédération ne doivent pas être créés à la place des oblasts, kraïs et républiques autonomes existants, mais avec eux, c'est-à-dire parallèlement à eux, comme une superstructure. En ce sens, la décision instinctive du Kremlin, au début du règne de Poutine, de créer des districts fédéraux était un pas dans la bonne direction, mais engagé dans le mauvais sens. Il faut créer des districts et des États fédéraux en plus de la division régionale existante et en faire des unités structurelles de la fédération, et non les transformer en courroies de transmission pour l'appareil central, comme l'a fait Poutine. Et, bien sûr, il ne devrait pas y en avoir sept, mais entre vient et quarante. Où et Lesquels eu où, voilà ce qui doit être pensé avec soin. »

Boris Kagarlitsky ne croit pas du tout que cette option puisse être envisagée ni même seulement autorisée par la caste dominante. Cette idée n’a pas d’avenir : « Qui a peur et qui veut-on effrayer avec la "désintégration de la Russie" ?

Il ne faut pas s'étonner que certains politiciens et idéologues nationalistes ukrainiens spéculent sur une éventuelle désintégration de la Russie. Au-delà d’émotions négatives bien compréhensibles, cette spéculation repose sur une incompréhension fondamentale des mécanismes économiques et politiques qui déterminent la vie de la société moderne. Et bien sûr, ces personnes comprennent aussi mal la Russie d'aujourd'hui que nos politiciens et fonctionnaires comprennent l'Ukraine. Derrière ce malentendu se cache non pas une colère réciproque, mais un manque d'intérêt élémentaire pour les faits réels, qui sont bien moins passionnants que leurs propres fantasmes idéologiques et propagandistes.

Il est beaucoup plus intéressant de comprendre pourquoi les mêmes absurdités sont répétées par de nombreuses personnalités publiques russes, notamment dans le camp patriotique. Étonnamment, les mêmes personnes peuvent à la fois croire en la puissance d'un pays protégé par Dieu lui-même et prétendre qu'un échec militaire dans un conflit de voisinage entraînerait immédiatement la désintégration de cette grande puissance en petits morceaux. Mais la cohérence et la logique n'ont jamais été les caractéristiques de l'idéologie patriotique (ou peut-être de toute idéologie, dont la raison d'être est de justifier la préservation de l'ordre existant, quel qu'il soit).

La justification de la prédiction de la désintégration de la Russie est une référence à l'effondrement de l'URSS (ainsi que celui de la Yougoslavie) en 1991. Mais ces événements ont eu lieu dans des circonstances sociales et économiques très différentes, qui n'ont rien à voir avec ce qui se passe aujourd'hui. Au début des années 1990, les élites bureaucratiques au pouvoir ont été confrontées à la tâche de diviser les biens nationaux. C'est pourquoi la fragmentation de l'État était un élément logique du processus global qui visait à s'approprier les biens de l'État. Le nationalisme et le régionalisme étaient nécessaires pour fournir une couverture idéologique à ce pillage. Le fait que ces idées se soient ensuite répandues comme des bactéries nocives échappées d'une éprouvette dépend un peu d’autres facteurs. Cependant, comme toute idée, elles ne peuvent fonctionner que dans la mesure où elles sont fondées sur l'intérêt. Et la structure des intérêts des classes dirigeantes a radicalement changé.

Dans la Russie bourgeoise, comme en Ukraine (ou en Chine, au Sri Lanka, en Belgique ou au Gabon), la tâche principale de la classe dirigeante est de préserver la ressource confisquée et de l'utiliser aussi efficacement que possible (en termes de maximisation du profit). Les choses ne se passent pas toujours comme prévu, mais c'est la nature du marché capitaliste avec ses cycles inévitables. L'économie étant depuis longtemps axée sur les exportations et les produits de base, il est nécessaire de maintenir un espace politique et économique commun pour garantir la stabilité des bénéfices. Le pétrole produit au Tatarstan doit être exporté vers la Chine, le gaz doit être transporté vers l'Europe occidentale ou le Japon, qui l'achèteront même après les sanctions, même si c'est en quantités beaucoup plus faibles. Cela signifie que nous avons besoin de pipelines, d'infrastructures de transport, de sécurité et de ressources humaines, ce qu'aucune région, ni même un groupe de régions, ne peut assurer à elle seule. Nous avons besoin de l'infrastructure financière des grandes banques. Enfin, nous avons besoin d'un marché vaste et unifié pour les quelques biens produits par notre industrie, ainsi que pour les importations. Les élites régionales, y compris les nationalistes les plus endurcis, sont bien conscientes de tout cela.

Après Poutine, les nombreux clans oligarchiques (y compris régionaux et ethniques) commenceront à se battre pour maximiser leur part de pouvoir et leur contrôle des ressources dans toute la Russie. Et les activités de Ramzan Kadyrov en sont un parfait exemple. La façon dont cette crise se terminera pour eux, et s'ils y survivront, est une toute autre question. »