" /> Indifférence et autarcie - Dombast

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Si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors.

Indifférence et autarcie

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Au milieu des années 1920, Walter Benjamin commence un essai qu’il va laisser inachevé : « Le capitalisme comme religion ». Il est dommage qu’il n’ait pas creusé le sujet au-delà d’intuitions géniales et de remarques amères sur le culte de l’argent et l’obsession des coûts qui ont conservé toute leur valeur à un siècle de distance. Constatant que les questions d’économie sont devenues primordiales et que les outils de leur résolution occupent bien plus les esprits que les considérations morales, les questions de foi ou d’idéal social comme c’était le cas avant la Première guerre mondiale, Benjamin note : « Les gens n’ont à l’esprit que l’intérêt privé le plus borné, mais sont en même temps plus que jamais déterminés dans leurs comportements par les instincts de masse. Et plus que jamais, les instincts de masse s’égarent et sont devenus étrangers à la vie. » Cette remarque pourrait parfaitement s’appliquer à la Russie de Poutine, dans laquelle les sentiments (qu’ils soient guerriers ou pacifiques) s’effacent totalement derrière le souci des équilibres financiers. La population ne s’inquiète que d’un aspect de la situation : le maintien des approvisionnements, le contrôle de la hausse des prix… Tout sauf la pénurie, tout sauf la cherté, et tout va bien tant que la raréfaction des marchandises importées n’affecte que les classes les plus favorisées. Boris Y. Kagarlitsky dresse le tableau :

« La société d’au-delà des clôtures

CE MESSAGE /MATÉRIAU A ÉTÉ CRÉÉ ET/OU DIFFUSÉ PAR UN MÉDIA ÉTRANGER EXERÇANT LES FONCTIONS D'UN AGENT ÉTRANGER ET/OU UNE ENTITÉ JURIDIQUE RUSSE EXERÇANT LES FONCTIONS D'UN AGENT ÉTRANGER.

Peu importe ce que braille la télévision, peu importe ce que l'internet de l'opposition rapporte, la société russe reste indifférente et inerte, peu sensible à l'agenda politique. Il est clair que la sensibilisation de nos citoyens aux événements actuels en Ukraine est d'un ordre de grandeur inférieur au ressenti de la guerre du Vietnam dans les États-Unis années des 1960. Bien que l'Ukraine soit proche de nous et que ce qui s'y passe touche bon nombre de personnes, tandis que le Vietnam se trouvait sur un autre continent, à des milliers de kilomètres des côtes américaines, les gens étaient concernés en bien plus grand nombre.

À cet égard, il est tout à fait superflu de discuter, comme le font certains sociologues de l'opposition, des motivations ou de la logique des personnes qui soutiennent l’Opération spéciale. Répétant les mots de la propagande officielle (qu'ils aient été entendus à la télévision ou prononcés par les patrons lors de réunions obligatoires), ces personnes n'entrent pas particulièrement dans le sens de ce qu'elles disent. Par conséquent, les tentatives pour les faire changer d'avis, trouver des contre-arguments ou rapporter des faits qui détruisent leurs croyances sont futiles, car il n'y a pas là de croyances et, surtout, il n'y a pas d'intérêt. Il ne faut parler ici d'êtres "zombifiés" par la propagande, mais d'indifférence. Non par défaut de patriotisme, mais du seul fait que l'État est perçu comme quelque chose d'étranger, d'abstrait et de distant, sur lequel il est impossible de se faire une opinion, et donc la chose n'est pas nécessaire.

Si la situation socio-politique change (quelque tournure que prennent les événements), les réponses changeront également. Toutefois, le citoyen russe moyen ne manifestera un réel intérêt pour les événements publics que lorsque ceux-ci le toucheront personnellement, directement et physiquement. Comme ce fut le cas, par exemple, pour la vaccination, lorsque s'est posée une question spécifique sur la nécessité d'autoriser l'injection d'un produit dans son corps. À ce moment-là, on a eu un débat féroce et désespéré. Les gens ne se contentant pas de répéter des arguments tout faits, mais les ont développé, ont inventé leurs propres fables d’abomination.

Lorsque les gens se querellent au sujet de l'Ukraine, il s'agit pour la plupart d'entre eux d'une dispute portant sur quelque chose d'étranger et de distant. Et ni le nombre de victimes d'un côté ou de l'autre, ni les constats de destruction n'affectent directement qui que ce soit. Contrairement à l'Afghanistan ou au Vietnam, on a en Ukraine a une armée contractuelle, étrangère à la société. Elle n'a pas de rapport direct avec la vie de l'individu et des membres de sa famille. Et le cas échéant, l'événement peut être perçu de manière pragmatique, comme dans l’occurrence où des parents se sont réjouis d'avoir pu acheter une Lada avec l'argent qu'ils ont reçu en compensation de la mort de leur fils.

Les Russes vivent derrière de hautes clôtures, isolés les uns des autres. Et là où il n'y a pas de barrières physiques, elles sont érigées en termes émotionnels. L'apathie de la majorité sociale ne peut être vaincue que par un malheur commun, dont on ne peut se garantir. Toutefois, à côté de cette majorité, il existe une minorité relative qui constitue également une partie considérable de la société. La population est divisée non pas en partisans et adversaires de l’opération spéciale et même pas en partisans et adversaires du pouvoir, mais en personnes qui, d'une certaine manière, vivent dans la société et d’autre qui, en réalité, vivent en dehors de celle-ci. Il y a certainement moins de citoyens qui perçoivent leur vie dans le contexte d'événements politiques, civils ou économiques que ceux qui vivent et se perçoivent en dehors de tout contexte social. Pourtant, nous parlons ici de millions de personnes. Et c'est d'eux, hélas, que dépendra le sort de la majorité inerte. »

Sur un sujet connexe, Pryannikov (qui n’est pas encore astreint à se qualifier lui-même d’agent étranger), explique comment Poutine soigne sa popularité auprès des petites gens en butte à l’agressivité du capitalisme agraire et renvoie la population à des préoccupations terre-à-terre :

« Autarcie et juridiction

"Poutine a signé une loi autorisant l'élevage de poulets et de lapins sur les parcelles de jardin"

Je vois que le milieu libéral moscovite ridiculise déjà cette loi, disant quelle absurdité au regard de tous les autres problèmes. Mais en fait, pour des millions de Russes (il y a environ 15 millions de ménages de propriétaires de datchas en Russie), c'est l'une des lois récentes les plus importantes.

Laissez-moi vous rappeler sa préhistoire. En septembre 2021, la Cour suprême russe a pris une décision : vous ne pouvez pas garder du petit bétail, y compris des poulets, sur les terres destinées au jardinage. Par la suite, une habitante de Volgograd s’est adressé à la Cour suprême. L'inspection de l'utilisation et de la protection des sols de l'oblast de Volgograd avait trouvé un poulailler avec 10 poulets sur son terrain et lui avait infligé une amende de 10 000 roubles.

Essayant de faire appel des décisions des tribunaux de première et deuxième instances, la femme a rédigé une plainte expliquant qu'elle était retraitée et vivait avec sa fille handicapée, que l'élevage de poulets était un apport financier important pour sa famille. La plainte a été signée par des voisins, ainsi que par un certain nombre de personnalités publiques. En conséquence, l'affaire est allée jusqu'à la Cour suprême… Avant l'adoption de cette loi, je le répète, des millions de personnes pouvaient se voir infliger une amende de 10 000 roubles ou plus, ainsi que la démolition forcée du poulailler / des clapiers à lapins. L'amende était imposée à hauteur de 0,5 à 1 % de la valeur cadastrale de la parcelle, mais pas moins de 10 000 roubles. Dans les banlieues de grandes villes comme Moscou et Saint-Pétersbourg, certains éleveurs de volailles et de lapins "illégaux" ont été condamnés à des amendes allant jusqu'à 50-100 000 roubles (soit 1 % de la valeur du terrain). Malgré la nouvelle loi, les propriétaires de datchas courent toujours des risques. La viande et les œufs ne sont autorisés que pour un usage personnel. En outre, le propriétaire de la datcha "doit se conformer aux réglementations vétérinaires, sanitaires et épidémiologiques et aux exigences en matière d'hygiène pour la construction et l'entretien de ces zones". Nous attendrons les arrêtés contenant les normes - par exemple, les matériaux autorisés pour les bâtiments, le nombre d'oiseaux et de lapins par mètre carré de surface, l'isolation sonore (pour un coq qui chante et entraîne les poursuites d’un voisin), etc. »

En résumé : il suffit d’autoriser les poulets dans les potagers pour rester populaire. La bonne gouvernance consiste à anticiper le renchérissement, prévenir les pénuries alimentaires et favoriser le repli des gens sur leur sphère privée. Cela vaut bien qu’on desserre pour un temps le carcan bureaucratique !