« Le vice-président turc Fouat Oktay a annoncé son intention de tenir un sommet trilatéral Turquie-Turkménistan-Azerbaïdjan sur le territoire turc. Une union turcophone est envisagée entre ses trois pays.
L'objectif économique de l'alliance est le gaz turkmène. À cause de la Russie, le Turkménistan est en effet privé de la possibilité de vendre son gaz à l'Ouest. Auparavant, cette visée était satisfaite par la vente du gaz à Gazprom, qui le pompait, dès l’extraction comme s’il était le sien, puis le passait vers l'Europe par le corridor sud via l'Ukraine. En fait, la configuration du système soviétique de transport du gaz a été précisément conçue pour avoir deux couloirs - un couloir nord, avec une base de ressources dans les champs du grand nord, et un couloir sud, transférant le gaz du Turkménistan, du Kazakhstan et de l'Ouzbékistan. Soit dit en passant, une grande partie de ce système a servi les besoins internes de l'Union soviétique et des pays du CAEM plutôt qu’à l’exportation. Les exportations étaient alors considérées comme une option.
Après l'effondrement de l'URSS, la structure de l'approvisionnement est restée pratiquement la même, mais sous Poutine, il a été décidé de changer de priorités : l’export est devenu le principal intérêt du régime. En fait, c'est la raison pour laquelle toute industrie propre a été détruite ; il y avait de moins en moins d'intérêt à soutenir l'industrie dans la CEI et en Ukraine : moins on avait de bouches à nourrir, plus Poutine et ses amis recevaient de dollars et d'euros. Il y avait tellement de dollars et d'euros que ces types ont commencé à penser qu'ils tenaient Dieu par la barbe, et se sont lancés dans la géopolitique, science dans laquelle ils étaient et demeurent désemparés. Ce qui a conduit au résultat malheureux qu'aujourd'hui "ce train est en feu" (refrain d’une fameuse chanson des années 1980 https://reproduktor.net/gruppa-akvarium/poezd-v-ogne/ NdT).
Comme on pouvait s'y attendre, des problèmes avec l'Asie centrale ont également commencé : les principaux flux de matières premières, qui transitaient sans problème par la Russie vers l'Europe, commencent maintenant à se tarir à cause des conflits de la Russie. La réorientation vers la Chine remédie en partie à la situation, mais, premièrement, on manque sur ces routes d'infrastructures et de sécurité, et deuxièmement, la Chine était et demeure traitée avec suspicion en Asie centrale. Aucun des États d'Asie centrale ne se précipite pour embrasser la Chine, conscient des implications d'un tel geste. Chacun résout le problème à sa manière, mais toutes ces solutions sont de même nature : il existe une certaine limite au-delà de laquelle ils ne veulent pas voir leur dépendance vis-à-vis de la Chine. De plus, la situation actuelle de la Chine n'incite pas non plus à l'optimisme : la crise de la dette dans laquelle se trouve l'économie chinoise semble trop menaçante et, à long terme, ses chances de s'en sortir sont minces.
Les pays d'Asie centrale se tournent donc à nouveau vers l'ouest, mais la Russie n'est plus considérée comme le pont qui les relie à l'Europe. L'insuffisance du leadership de la Russie est tout simplement effrayante. D'où le renforcement de la Turquie dans la région : elle s'offre comme un tel pont, tout en garantissant une protection à la fois politique et militaire, ce qui n'est pas moins important pour les pays d'Asie centrale.
Les Turcs sont actifs sur la frontière orientale. Ils ont réussi à résoudre le conflit du Karabakh pour une somme d'argent non négligeable, en fait ils ont créé un corridor entre la Caspienne et l'Europe. La dernière étape consiste à franchir la Caspienne. Au cas où émerge l’alliance des États turcs dont on parle, le problème sera résolu à 90 %. Le net affaiblissement de la Russie une fois finie sa "non-guerre" en Ukraine garantit que toute objection du Kremlin à cette solution en forme d’alliance sera, au mieux, ignorée et, au pire, rejetée comme non pertinente. Il ne reste plus que l'Iran, qui observe l'exercice turc sans délectation, mais l'Iran s'est mis dans une situation de désastre différé en forçant son propre corridor vers l'Europe à travers l'Irak, la Syrie et le Liban, en menant dans ces territoires une guerre presque sans espoir qui lui mange toutes les ressources dont il dispose. »
“el-Murid“, 4 juillet 2022
