L’Asie centrale fut longtemps une arrière-cour très calme où, passées les crises de transition des années 1990-1994, Moscou put freiner tout projet d’alternance politique, qu’ils soient motivés par le prosélytisme islamique ou par un goût incongru de la démocratie. On a bloqué les ambitions iraniennes, puis celles de la Turquie et enfin les projets américains qui accompagnaient l’occupation de l’Afghanistan. Si les Etats-Unis ont plié bagage comme l’Iran avait été défait au Tadjikistan dès 1992, la Chine a patiemment avancé des pions par le biais d’une coopération pour le développement qui a permis d’achever quelques pipelines après avoir restauré des routes et des voies ferrées permettant un mouvement plus fluide des marchandises. Cependant, les tentatives d’installation de communautés de marchands ou de paysans ont été abandonnées face à l’opposition acharnée des populations, notamment au Kazakhstan et au Kirghizistan où le sentiment de solidarité avec les Ouïgours nourrit une véritable haine du Chinois. Seul le Tadjikistan subit l’avancée sans mot dire, cédant des mines et même des territoires à son voisin pour payer ses dettes…
L’humeur anti-chinoise est nourrie depuis plusieurs décennies par un autre influenceur de taille : la Turquie. Ankara a été précédé par le « Hizmet », son ancien allié islamique modéré (soutenu par les USA), plus connu sous le nom de confrérie Gülen (cf. Fethullah Gülen), qui a pris une ampleur considérable après 1990 en Turquie puis au Caucase et en Asie centrale par le biais d’une vaste réseau d’établissements scolaires et de structures de préparation aux concours du supérieur, parfois de titres de presse et maisons d’éditions, de banques même ! D’abord allié du parti de Recep Tayip Erdogan jusqu’en 2002, en opposition frontale à partir de 2013 et enfin en butte à une répression impitoyable depuis la pseudo-tentative de coup d’État de 2016, le réseau est à peu près démantelé ; il a perdu ses points d’appui en Afrique où l’aide turque au développement est soumise à son expulsion préalable. En Asie centrale, Gülen est aussi un fantôme mais son action a laissé des séquelles profondes, son projet islamique-moderniste ayant profondément influencé les milieux d’affaires et certains secteurs dans les appareils de gouvernement. Ce qui aurait, selon certaines sources, stimulé des entreprises anti-russes et anti-chinoises à la faveur des crises sociales récentes (notamment celle de janvier 2022).
Le contexte général est opaque, le black-out est la règle comme on vient de le voir lors des émeutes de Noukous (Ouzbékistan – Karakalpakstan 30 juin-2 juillet), aucune information fiable et vérifiée ne venant confirmer le nombre de morts ; les autorités en évoquant 18 dont des policiers quand les images suggèrent plutôt des mitraillages intensifs, la présence de blindés et près d’une centaine de victimes. Il s’agissait pour les deux millions de Karakalpaks de préserver une autonomie relative sur fond de misère sociale et catastrophe environnementale depuis l’assèchement de la mer d’Aral à la fin de l’ère soviétique. Nous savons juste que le pouvoir central a décrété l’état d’urgence pour un mois et que le président Ouzbek a renoncé à la réforme gommant l’autonomie régionale.
Par ailleurs, un bruit courait vendredi dans les réseaux sociaux russophones : le ministère de la défense kazakh aurait rompu sa coopération avec le ministère de la défense biélorusse dans le domaine de la formation militaire. Ainsi le Kazakhstan prend-il quelques distances de la Russie sans tarder trop, alors même que son président doit au Kremlin d’avoir conservé son poste ! Selon les pessimistes, Tokayev cherche à instituer un équilibre entre les intérêts chinois, turcs et européens sur son territoire, en excluant autant que possible la Russie de l'équation. Empêtrée dans la guerre d’Ukraine, la puissance tutélaire a perdu sa capacité à réagir pertinemment. Tokayev a donc tout loisir de multiplier les petites crises et crispations passagères : le temps que le Kremlin trouve une solution à la précédente, d’autres crises suivront, y compris avec Pékin. Ces réalités nouvelles inspirent au sage sociologue Mikhaïlitchenko le commentaire suivant :
« Le facteur Kazakhstan : l'activité coercitive de Moscou et le calme de Pékin
Une montée des tensions est attendue dans les relations Russie-Kazakhstan, contribuant à renforcer l'importance des facteurs économiques plutôt que militaires dans la confrontation géopolitique actuelle. Moscou a le pouvoir, y compris le potentiel coercitif, mais trop peu d'avantages concurrentiels à long terme.
L'arrêt de l'exploitation du consortium des oléoducs de la mer Caspienne, qui pompe d'importants volumes de pétrole exporté par le Kazakhstan, est d'une part une démonstration de force, mais d'autre part une mesure forcée, dont les conséquences à long terme risquent d'être négatives.
Toute friction entre la Russie et le Kazakhstan contribue à affaiblir les deux pays. Par conséquent, les États-Unis et d'autres pays occidentaux exerceront une pression suffisante sur les dirigeants du Kazakhstan à la fois pour qu'ils intensifient la confrontation, et pour qu'ils en gèrent la cadence.
La position de la Chine est ambivalente. La Chine apparaît de plus en plus comme le principal bénéficiaire potentiel des ressources du Kazakhstan, mais Pékin est également intéressé par la formation prudente et discrète d'une coalition anti-occidentale, à laquelle le Kazakhstan ne souhaite en aucun cas se joindre. Tant Moscou que Pékin souhaiteraient un vecteur anti-occidental de développement du Kazakhstan, mais les dirigeants kazakhs font de leur mieux pour ne pas se brouiller avec l'Occident.
L’agencement ne concerne pas tant les ressources ni l'équilibre actuel des forces, mais plutôt les perspectives à long terme. La Russie dispose désormais de suffisamment de ressources pour influencer le Kazakhstan et contraindre ses dirigeants à intensifier leur aide pour contourner les sanctions et autres opérations.
Cependant, la Russie n'a pas la possibilité d'adopter une politique attentiste : elle a besoin de résultats ici et maintenant, contrairement à la Chine, qui peut observer tranquillement, et aux États-Unis, qui peuvent, par des menaces de sanctions, influencer avec une relative facilité la politique du Kazakhstan.
Etant à bien des égards forcée, l'initiative n'est pas un avantage dans un tel vas de figure, car elle comporte des risques de détérioration des relations avec le Kazakhstan. Dans ces circonstances, la tâche des États-Unis est d'empêcher la Russie de mettre en place une logistique alternative pour contourner les sanctions et organiser des importations parallèles avec l'aide du Kazakhstan. Il est évidemment plus facile de détruire que de créer, d'autant plus que, comme ils l'ont montré ces derniers mois, les États-Unis et autres pays occidentaux ne vont pas fermer les yeux sur ces manœuvres de contournement et menacent tout le monde, y compris le Kazakhstan, de sanctions secondaires. »
Source : "Казахстанский фактор: принуждающая активность Москвы & спокойствие Пекина"
