L’Ukrainien de gauche non communiste et non autoritaire est une denrée rare, et parmi eux le nombre des individus se posant de bonnes questions est infinitésimal, en temps de guerre. C’est pourquoi nous sommes attentifs à ce que produit un blogueur ukrainien émigré, bien qu’il ne puisse s’enorgueillir d’un nombre faramineux de followers. Il nous semble juste important qu’il traite ici de la question de la haine et de ses masques :
« Que l’injure "chien de cochon", utilisée pour qualifier les occupants russes, soit apparue dans le contexte de leur invasion n'est pas une coïncidence. Les sources ukrainiennes et russes renvoient à l'allemand "Schweinhund" qui serait à la racine du terme. Des auteurs russes écrivent que c'est ainsi que les nazis appelaient les Slaves pendant la Seconde Guerre mondiale. Le mot "Schweinhund / pig-dogs" ou "chien-cochon" se retrouve en fait dans les films britanniques et américains traitant de la Seconde Guerre mondiale, alors qu’en Allemagne même, il était passé de mode au début du XXe siècle et n'était plus considéré comme le plus offensant, quelque chose comme "trou du cul". Au point qu’on s’en servait dans le contexte de sa propre paresse : "le petit chien-cochon m'empêche sans cesse de ranger ma chambre".
Selon une autre version, "chien-porc" est un néologisme, qui combine les caractéristiques négatives de deux animaux "sales" pour mieux offenser. Sauf qu'en Ukraine, ni le chien, ni le porc ne sont méprisables en soi. Certes, vous pouvez traiter de cochon un rustre, homme désordonné et grossier, mais en tant qu'animal, nous aimons le goret. Le chien est notre ami et assistant. En somme, cette théorie n'est pas convaincante non plus...
Parallèlement, si l'on se penche sur la mythologie ukrainienne, on trouve dans son bestiaire ce que l'on appelle les "песиголовцiв (pesigolovtsiv = des monstres humains à tête canine, qui étaient des vampires, des loups-garous et des cannibales. Des chimères semblables sont présentes dans les systèmes mythologiques de nombreuses nations.
Dans les textes ukrainiens, l'homme à tête de chien est une hyperbole folklorique de la mémoire historique des envahisseurs étrangers venus "de quelque part en Turquie ou bien du bout du monde". En raison des différences ethniques, ces sujets racialisés ont suscité des associations zoologiques chez les anciens Ukrainiens, qu'ils ont consignées dans le folklore. On trouve des associations similaires dans les mythologies germaniques et scandinaves, où l'image de l'homme-ours ou de l'homme-chien est exacerbée dans le contexte de l'invasion des Berserk (https://fr.wikipedia.org/wiki/Berserk_(manga) NdT).
Il est important de se rappeler que la déshumanisation et la zoologisation de l'ennemi font partie de la mécanique de la haine, qui seconde cette partie de l'appareil psychologique régissant votre capacité à tuer quelqu'un en qui vous voyez une menace existentielle. Toutes ces choses très dangereuses ne relèvent, quoiqu’il en soit, de l’accident, de l’emprunt non fondé, du simple calque.
L'esprit de cochon est un code culturel archaïque que l’invasion de Poutine a fait remonter des profondeurs de la culture ukrainienne. Sa barbarie médiévale déclenche certains hashtags historiques chez les Ukrainiens. Tout comme la vision ethno-raciale qui leur est associée, renforcée par le fait que la façade de l'armée d'occupation russe comprend des peuples colonisés et racisés : les Bouriates, les Tchétchènes, etc.
Tant pis pour "l'homme moderne". Malgré les iPhones, il y a encore des vents immémoriaux qui vivent et soufflent en nous, peuplés de loups-garous, de cyclopes, de léviathans, et de préjugés et traumatismes qui leurs sont associés. »
@dadakinder
