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Une disparition

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En Russie (comme en France) un certain pouvoir intellectuel s’est mis en place dès le second quart du XIXè siècle ; la caste instruite s’est érigée en juge de l’intégrité morale des classes dominantes, en instance de remontrances contre le pouvoir politique. Le savoir scientifique, le talent et l’art oratoire font de toute sommité universitaire un déontologue en puissance. Ce pouvoir de la parole ex-cathedra a été contenu et même combattu par l’Etat, au point de conduire à une quasi disparition de tout contre-pouvoir des intellectuels entre 1934 et 1956. Cependant, même en l’absence d’autonomie statutaire vis-à-vis de l’Etat (en URSS tout le monde était de facto fonctionnaire), l’instance moralisatrice s’est reconstituée et les élites pensantes ont joué un rôle majeur dans la vie sociale, du simple fait que le régime ne pouvait dissocier sa propre origine du rôle spécifique qu’ont joué les élites instruites dans la modernisation du régime tsariste. Dans le « socialisme avancé » que prétend proposer Léonid Brejnev, l’État dit « ouvrier et paysan » admet profiter de l’apport de « l’intelligentsia créatrice ». La constitution de 1977 pose le principe d’un Etat « exprimant la volonté et les intérêts des travailleurs, des paysans et des intellectuels ».

Cependant, après la mue du régime, malgré l’incontestable libéralisation et facilitation de l’accès aux œuvres de l’esprit éditées à l’étranger, le poids relatif des « intelligents » a tendance à baisser dans la société russe. La couche sociale qui avait reçu la dénomination d’Intelligentsia n’est pas en mesure d’imposer un impératif éthique dans une société obsédée par l’enrichissement et gouvernée par une kleptocratie qui ne craint nulle opprobre. On peut dire que le régime issu des années de pouvoir de l’équipe Eltsine a réussi ce que se promettait le tsar Nicolas II : l’éradication de l’Intelligentsia et la disparition même du cette appellation, à ses yeux fautive car désignant non pas une catégorie de gens réputés intelligents mais la seule opposition dont il avait peur, à raison. Trente ans après la fin de l’URSS, la tâche est accomplie, Pavel Pryannikov constate que l’université russe l’atteste elle-même :

« Dans le livre "Russia - A Society of Trauma" qu’a publié l'Institut de sociologie de l'Académie des sciences de Russie on discute de la disparition de l'intelligentsia en Russie "en tant que classe" . Prend sa place une analyse des attitudes sociales à travers le Big Data (plutôt qu'à travers la réflexivité de l'intelligentsia comme auparavant) :

"Les changements institutionnels qui ont eu lieu à la fois dans la science et dans l'enseignement supérieur ont en fait marqué la fin de la trajectoire historique de l'intelligentsia en tant que grand groupe social avec son rôle historique, sa mission historique, ses institutions de reproduction et de maintien de son statut. Car ni l'école supérieure, ni l'institut scientifique ne reproduisent plus cette classe, ni même ne se fixent ce but, ni nominalement, ni dans les faits.

Entre autres choses, le départ des intellectuels de la scène historique signifie également la disparition d'une classe qui comprend, verbalise et étudie avant tout les traumatismes sociaux. Pour le dire plus précisément, une catégorie vouée à l'auto-diagnostic interne de la société est en train de disparaître. Et qu'est-ce qui va en prendre la place ? Ce qui se profile, c'est le big data numérique comme méthodologie de diagnostic universelle. En d'autres termes, la production de significations et l'auto-analyse critique de la société sont remplacées par des mesures purement quantitatives d'indicateurs. Je n'exclus pas que cette nouvelle mesure puisse être pratique, efficace sur le plan de la gestion et de la manipulation, mais elle n'a rien à voir avec les valeurs morales qui, jusqu'à très récemment, étaient portées par les intellectuels. Et l'on se retrouve dans une situation assez étrange où, en substance, nous n'aurons désormais plus de diagnostic global de la société, seulement de nombreuses mesures quantitatives, qui deviendront notre "tout".

(Pour faire simple : pour comprendre ce qui se passe actuellement dans le pays, il est plus commode et pratique pour les autorités de lire l'analyse des sentiments sur les réseaux sociaux et les résultats de sondages que de lire les élucubrations de vieux intellectuels dans les colonnes que leur laissaient auparavant les journaux). » https://t.me/tolk_tolk