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Copains et coquins

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La brève détention du politicien démocrate Leonid Yakovlevitch Gozman a sidéré sur le moment. Cet homme fait partie des « respectables » au sein de l’establishment russe : il a donné des gages de sérieux à tous égards, tant dans le domaine des idées -restant fidèle à la doxa libérale et démocrate- que dans celui des affaires, ne lâchant ses activités militantes que pour contribuer au projet de Russian Silicon Valley de Skolkovo (ROS-Nano). Gozman est arrêté le 25 juillet 2022 pour avoir omis de signaler à l’administration sa double nationalité qui n’avait rien de secret. https://en.wikipedia.org/wiki/Leonid_Gozman

D’un point de vue formel, Gozman ne devrait pas exercer de fonctions officielles dans un secteur sensible en étant citoyen d’Israël. Mais qu’on choisisse de le morigéner maintenant est plutôt comique alors qu’il a perdu ces fonctions depuis des années. Et apparaît relever du “message à qui de droit “ qui n’est pas le gouvernement d’Israël mais l’ex-patron de Gozman, Anatoly Borisovitch Tchoubaïs, demeuré un poids lourd de la vie politique et économique russe malgré sa démission du poste de directeur général de ROS-Nano et sa fuite inopinée à Istanbul le 23 mars 2022. Gozman libéré en 48h, on devrait inquiéter désormais un autre commis du grand architecte des privatisations des années 1990 : Andrei Vladislavovitch Trapeznikov.

Ces deux hommes n’ont en commun que d’avoir servi le même maître : Gozman, professeur associé à l'université d'État de Moscou (Lomonosov) et grand spécialiste de psychologie sociale, a commencé sa vie politique au sein du parti "Choix démocratique", puis est devenu en 1996 très proche de Tchoubaïs qu’il a suivi dans toutes ses fonctions jusqu’en 2013. De 1999 à 2008, Gozman a été membre du conseil d'administration, représentant plénipotentiaire pour les relations avec les autorités et les ONG à RAO UES (consortium gérant l’électricité et l’énergie atomique NdT), et de 2009 à 2013, il a été directeur des projets humanitaires à ROS-NANO.

Andrei Trapeznikov, ancien membre du Komsomol, est entré au service de Tchoubaïs vers 1996, et, comme Gozman, il est passé de RAO UES à ROS-NANO. Chez RAO UES, Trapeznikov était chargé des relations publiques mais aussi avec les ministères et fera la même chose pour ROS-NANO où il commence à intriguer contre son collègue Gozman, insuffisamment conformiste. Le motif de leur rivalité est surtout que ni le Kremlin, où Poutine vient de revenir en 2012, ni le gouvernement de Medvedev ne comprennent pourquoi Tchoubaïs finance en quelque sorte une résistance idéologique en donnant à Gozman les moyens de monter des débats télévisés où lui-même et d’autres interlocuteurs de son choix croisent le fer avec des chantres de la réaction comme le fasciste de carnaval V. Jirinovski ou le cinéaste tsariste N. Mikhalkov.

Trapeznikov obtient que Gozman soit écarté et assume son poste en même temps qu’il conserve le sien. Ensuite, on enquêtera contre Gozman ; le bureau du procureur s'intéressera de près aux canaux de financement des activités de Gozman, sans trouver matière. Aujourd'hui, Trapeznikov, le plus ancien allié de Tchoubaïs, est membre du conseil d'administration de ROS-NANO et administrateur de plusieurs sociétés. Son projet est peut-être de succéder à Tchoubaïs, subitement tombé gravement malade et hospitalisé en Allemagne pour un syndrome neurologique rare, le Guillain-Baré qui provoque une paralysie des membres inférieurs et une baisse des réflexes.

Maladie naturelle ou attaque au poison ? Jusqu’au 5 août, ni le Kremlin ni aucune des officines qui sont à sa périphérie (sites Internet d’auxiliaires de polices par exemple) n’ont sali le moins du monde la réputation d’Anatoly Tchoubaïs. Seule Kira Yarmysh, la militante qui sert de porte-parole à Alexeï Navalny, s’est permis de suggérer que ce monsieur avait pris la fuite « pour protéger sa peau autant que ses biens » parce que certains membres du cercle rapproché de Poutine auraient de gros reproches à lui faire, notamment d’avoir placé des fonds de ROS-NANO aux Etats-Unis.

Samedi 5 août paraît une enquête diligentée par le site « VTchK-OGPU », nom qui fait référence à la police politique bolchévique (1917-1937), c’est à dire à la matrice du NKVD puis de KGB. Site comme il se doit bien informé :

« Le canal Telegram VTchK-OGPU publie un enregistrement audio d'une réunion de l'équipe d'Anatoly Tchoubaïs : Dmitry Mintz, Ilya Gouline (directeur financier), Elena Orlova (responsable juridique), Sergey Krychenko ("adjudant" d'Anatoly Tchoubaïs) et Olga Boutkova (directrice financière). Ces personnes ont conçu divers stratagèmes pour que Tchoubaïs puisse blanchir de l'argent, échapper aux impôts, etc. Le sujet de la réunion est important. Tchoubaïs a construit un manoir dans la banlieue de Moscou. Il a coûté 47 millions de dollars en tout, y compris le "rembourrage" intérieur (meubles et collections NdT). Il s'agissait de légaliser le manoir. Mais officiellement, Tchoubaïs est loin d'avoir reçu autant d'argent. Son équipe s'est donc réunie et a discuté de ce qu'il fallait faire. Tchoubaïs peut tout au plus justifier une dépense de 7 millions de dollars, qui est arrangée comme un prêt fictif de la part des Mintz. L'équipe réfléchit à la manière de faire rentrer ce manoir dans cette somme, de faire taire l'architecte et tous les autres, de payer moins d'impôts, de légaliser toutes les transactions fictives, etc.

Il est impossible de dénombrer les postes et charges discutés au cours de la réunion. Il est question de blanchiment d'argent à l'étranger et dans le pays d'origine, de trust familial caché en Suisse, de transactions fictives, de sous-estimation de la valeur du manoir, et de discussion ouverte sur l'évasion fiscale.

Nous présentons maintenant un fragment de la transcription, et demain il y aura une transcription complète. Tout y est : des dizaines de millions de dollars sortis de nulle part, des trusts familiaux suisses secrets, des discussions franches sur le blanchiment d'argent et l'évasion fiscale, etc.

Elena Orlova : Nous avons exploré la zone directement. Alors, même en l'absence de logique féminine, avançons tant bien que mal. À quel prix évaluons-nous ? Je comprends que les évaluateurs ne s'en soucient pas du tout. Nous avons eu une évaluation fin 2014 de 5 millions (implicitement des dollars américains), après quoi un gros investissement de 20 millions (dollars américains) a été fait. La question est de savoir quelle évaluation nous devons avoir maintenant.

Ilya Gouline : Mais une crise a eu lieu.

Elena Orlova : Mais la crise s'est produite en 2014, cela ne servira à rien.

Ilya Gouline : Je ne peux aller au-delà de 7 (millions de dollars américains), au-dessus de la barre psychologique du prix par mètre carré, au-dessus de la valeur cadastrale, sous les 8 (dollars américains), qui a toujours été sur les lèvres, mais proche de lui, donc 7 (millions de dollars américains) serait adéquat. » fin de citation Intégral en russe et anglais à l’adresse https://www.rucriminal.info/en/material/eto-gorazdo-vkusnee-chem-zaplatit-million

La question de la corruption est centrale en Russie, elle n’est pas limité à celle du pouvoir de l’argent dans une société qui a été gouvernée en dépit de tout pragmatisme économique. Cette question affecte le monde entier du simple fait des importantes retombées des flux constants d’argent russe vers l’Occident…

La nouvelle affaire Tchoubaïs s’inscrit dans la lignée de règlements de comptes plus anciens, à commencer par l’éviction de Boris A. Berezovski puis celle de Mikhaïl B. Khodorkovski. Le virage très conservateur, militariste puis ultra-droite qu’ont opéré les idéologues pour justifier une politique étrangère expansionniste sert aussi à creuser une césure ancienne entre des sphères de pouvoir d’origine différentes sinon nettement antagoniques. Ces sphères de natures inconciliables se sont plus ou moins entendues pour surmonter le handicap créé par les obligations sociales que supposait l’ancien système de gouvernement, auto-proclamé communiste. L’entente entre des libéraux sociaux, des libertariens et de purs réactionnaires attachés à démonter l’héritage socialiste de la laïcité, de l’éducation et des soins gratuits a pu sembler presque parfaite entre 1992 et 2012. La crise ouverte par la guerre déclarée à l’Occident annonce dès 2014 la fin d’un accord tacite qui permit en fin de compte de conjuguer des postures et proclamations à teneur “post-soviétique“ (patriotisme et justice sociale) avec des conduites ultra-prédatrices d’esprit “far-west“ unissant capitalisme sauvage et accumulation primitive avec le grand banditisme…

La fuite de Tchoubaïs, de Piotr Aven, Roman Abramovitch et quelques autres, moins voyants mais d’aussi grande envergure, annonce la fin de la cogestion de l’État russe par des droites idéologiquement divergentes mais sans principes fermes, ayant longtemps conservé une apparente volonté de se montrer “business-friendly“ et d’oeuvrer à l’ouverture de la Russie aux capitaux étrangers. Le bandit Tchoubaïs nous aura été plus familier que d’autres truands pour la seule raison qu’il adhère au modèle de société nord-américain, tandis que ceux qui testent derrière Poutine adhèrent à des conceptions archaïques, à une “Retropia“ (rétro-utopie) qui ramène la Russie aux années 1890.