L’homme qu’on a voulu abattre ne pèse pas aussi lourd qu’on se l’imagine. On ne peut le qualifier de proche de Poutine quand il n’a jamais eu de tête-à-tête avec l’autocrate. Cependant il a conservé de ses heures de gloire des années 1990 une certaine aura dans un public hétéroclite de Russes un peu déjantés. Des artistes et des influenceurs s’en réclament et quelques uns lui tirent leurs chapeaux. Très jeune, il a su impressionner par le maniement de notions inconnues et de termes inédits en URSS : il avait lu des textes introuvables d’auteurs prohibés, les avait lu en français ou anglais essentiellement et pouvait en traduire des extraits qui étaient plus étoffés que le peu de résumés que pouvait produire le samizdat ronéoté en russe. Il accéda très tôt à la pensée de Heidegger et le fit savoir quand il n’était pas encore permis de prononcer ce nom.
Par la suite il s’intéressa plus au gauchisme parisien : Debord, Deleuze, Foucault. Les intellectuels russes émancipés en faisaient des gorges chaudes dans les années 1990. Douguine ne pouvait rester en retrait de cet engouement mais se servit de cette pensée évoluée pour consolider un discours élaboré à l’extrême-droite. S’intéressa beaucoup à Alain de Benoist qu’il finit par rencontrer. C’était bien après qu’il se soit séparé de Limonov, plus sexué, coloré et rebelle. Douguine est un caméléon qui n’a pas de pensée autonome, mais qui a su proposer un mélange de mysticisme puisé chez R. Guénon et J. Evola avec le rejet du consumérisme qui a été théorisé à gauche. Il a été inspiré par une théorie politique datant des années 1920, son idée d’empire eurasien vient de Troubetskoï et Goumiliev… Il a une belle tête de prophète mais il manque d’épaisseur, de force de caractère et donc ne séduit que des gens superficiels en quête de slogans faciles à reprendre.
Il trouve bien entendu des éditeurs pour des livres roboratifs mais peu de lecteurs peuvent suivre ses enthousiasmes et juger de l’intérêt de ses sources : c’est touffus car trop copié de livres vraiment difficiles. Les vrais philosophes ne le prendront pas au sérieux. Sa haine de la civilisation occidentale se précise au cours des années 2000 et ses formulations deviennent alors plus brutales : « il faut tuer le plus d’Ukrainiens possible » sera son refrain. Parmi les sexagénaires de sa génération, qu’il a pu impressionner au début du fait de l’avance qu’il avait prise sur le commun des intellectuels, il a cessé de faire recette et son éloignement des cercles dirigeants s’explique par l’isolement, ce “désert“ où il s’est confiné. Un contemporain, influenceur très suivi sur Telegram explique :
« À une époque, j'ai honnêtement essayé de comprendre, tout au moins de façon schématique, la théorie de l'eurasisme, qui s'est avérée fatalement dangereuse pour le fragile État ukrainien, au point que Kiev a été contraint de lancer une attaque terroriste contre l'auteur de cette fructueuse idée inaugurale. Mais j'avoue que je ne suis pas allé au bout. Et ce, non pas en raison d'une stupidité congénitale, mais en vertu de considérations plus terre à terre.
Une idée qui doit servir d’assise à un mouvement de masse et la base de la construction de l'État doit être contenue dans une ou deux phrases tout au plus. Dans un langage compréhensible par le grand public et qui ne donne pas lieu à des interprétations diamétralement opposées.
Et si, développer une telle idée est une tâche distincte, qui peut (et doit) être conduite de bien d'autres manières, le texte original doit lui être exprimé dans un langage simple, clair et concis. Hélas, l'idée d'eurasisme souffre exactement des propriétés inverses : elle est compliquée dans sa présentation et totalement indigeste en termes de compréhension. Bien que les mots, pris séparément, semblent assez familiers, du moins un tiers d'entre eux pour sûr.
Essentiellement, d'après ce que j'ai honnêtement essayé de comprendre, il s'agit de construire un autre empire. Pour le dire nettement, j'ai peut-être tout faux. Mais cela pose question et doit intriguer quelqu'un dont la pensée est si compliquée.
Quand j'entends le mot "empire", je ne sors pas mon arme comme Goebbels, mais je ferme la page. Parce que je sais et comprends de façon absolument certaine que le problème fondamental de la Russie en tant qu'État est précisément la reproduction constante du même modèle dysfonctionnel : l'impérialisme. Un empire, c'est simple. Il s'agit d'une forme de gouvernement d'État par une caste militaire. Les Siloviki, (militaires influents) "Powerbrokers" pour le dire en langage moderne. Un empire, sous toutes ses formes, est une structure organisationnelle qui s'inscrit dans la phase traditionnelle de développement initial, et même là, c'est une solution instable qui ne tient que par la violence et la force des armes. Pour la phase industrielle du développement, l'empire comme solution systémique est en principe impossible car il nécessite la dépense de ressources, qui sont toutes retirées de tous les projets de développement sans exception. C'est pourquoi la durée de vie maximale d'un empire dans la phase traditionnelle ne dépasse pas 400-500 ans, alors que dans la phase industrielle, elle est d'un ordre de grandeur plus court. Après cela, il y a toujours une fin à l'empire : il "mange" complètement toutes les infrastructures de développement, s'effondre et crée à sa place un désert anthropique ou sa projection.
En d'autres termes, la construction d'un empire exigera de la Russie d'aujourd'hui une désindustrialisation complète et totale et un reformatage de la structure sociale en une société de classes, dans laquelle seule la caste militaire aura des droits réels. Les autres seront privés, soit de tous les droits, soit de la plupart d'entre eux. Enfin, il s'agit toujours d'un billet unique, car la confrontation de l'État dans la phase traditionnelle avec les États dans la phase de développement industriel et post-industriel sera rapide, de courte durée et sans équivoque pour l'empire. Et si vous considérez que l'empire sera construit sur les idées du nationalisme extrême jusqu'au nazisme - alors un tel empire ne peut rêver d'aucun allié. Il y aura des ennemis sans ambiguïté tout autour, simplement parce que personne ne veut coexister à côté d'une hutte de barbares aigris, appauvris et brutalisés. En fait, tout le fond idéologique de l'eurasisme consiste en une seule phrase : il y a des ennemis partout. Et ensuite on y ajoute dentelles et fanfreluches pour dire que c'est formidable que nous ayons un caractère si fort et l'ambition de conquérir le monde entier.
D'une manière générale, dans le monde d'aujourd'hui, l'empire est toujours synonyme de guerre avec tout le monde avec défaite obligatoire à la fin. D'où la question : à quoi bon ? Et je pose cette question non seulement par rapport aux idées de l'eurasisme, mais par rapport à toute idée d'impérialisme en Russie. Tout ce qui précède s'applique à toute idéologie orientée vers la construction d'une structure impériale nationale (à la limite, mono-nationale).
La phase industrielle du développement nécessite des structures de gouvernance décentralisées. La phase post-industrielle nécessitera des solutions en réseau et réseau-centrées pour la gestion distribuée des processus et des projets. Si nous voulons aller de l'avant, vers le développement, nous devons construire des structures de gestion en avance sur le temps. Et oui - apprendre à gérer de manière aussi difficile et complexe. Ce qui, bien sûr, ne va pas sans erreurs, parfois sans échecs et même sans retours en arrière par endroits. Ce n'est pas bien, mais construire le passé tout en étant conscient qu'il est instable, irrationnel et qu'il se terminera sûrement par un effondrement et des hécatombes de victimes à enterrer sous les décombres d'une énième Manille dépasse l'idiotie, au sens médical du terme.
C'est pourquoi, lorsque j'entends le mot "empire", je ferme tout texte. Parce qu'il n'y a aucun intérêt à se plonger dans les constructions crépusculaires d'un autre esprit, vivant dans un monde vague.
La Russie possède 20 % des ressources naturelles du monde. Et elle n'abrite que 2 % de la population mondiale. C'est ce que l'on appelle la "malédiction des ressources". Je ne suis pas sûr qu'une telle situation puisse être qualifiée de "malédiction" - il s'agit plutôt d'une bénédiction, mais cet état de fait impose deux stratégies de base : la défense de ces ressources contre tout empiètement extérieur (et il y en aura certainement) et la mise sous loi martiale du pays, ou alors l’agencement d'un voisinage amical avec lequel nous devrons partager nos ressources en échange d'un bon voisinage et d'une alliance. En outre, plus cet environnement convivial est large, plus les ressources seront consacrées non pas à la défense de ce conglomérat, mais à son développement.
Dans ce cas, l'idéologie à proposer comme base d'une telle association devrait exclure toute invective nationale comme base de sa construction. Une telle idéologie devrait se fonder sur des valeurs supranationales, qui sont en fait au nombre de deux : la liberté et la justice. La conjugaison, la lecture différente et l'équilibre de ces deux valeurs peuvent créer les combinaisons les plus diverses. Si nous prenons n'importe quelle religion, idéologie ou philosophie d’amplitude mondiale, elles sont toutes reconnues mondialement parce qu'elles sont supranationales et offrent une combinaison de ces deux valeurs. Tout le reste revient à se calfeutrer en chrysalide ou, au mieux, à voué un statut paroissial. Ou mort-né, ce qui est plus probable.
En fait, c'est tout ce que je peux dire à propos de tout type de nationalisme "russe" et d'idées de construction d'empire appliqués aux conditions et aux réalités du 21e siècle. »
