Nous publions un texte paru il y a huit ans. Dans le contexte russe, c’est très loin : en ce temps-là, l’illusion de pouvoir exprimer une opinion était encore permise. Navalny libre et la conflit du Donbass gelé. Nous l’offrons comme d’autres pour donner du grain à moudre à qui veut mesurer la distance. Nous pensons utile de se reporter à ce qui s’écrivait avant que le régime ne fasse un choix extrême, à la manière dont raisonnaient les optimistes, les entreprenants, ceux qui pensaient que l’humour permettrait d’éviter une recrudescence des accès paranoïaques. Signé par un jeune universitaire, ce papier était en ligne sur un site partiellement financé par une aide internationale et qui a fermé début mars 2022 : Colta.ru ; organe largement dédié à la critique des arts vivants et très apprécié par les milieux culturels. Ecrire un tel article ne constituait pas encore un délit. La société était déjà surveillée de très près et régulièrement testée pour mesurer sa veulerie. Le pessimisme était sans doute moins partagé mais le suivisme général déjà effrayant et l’indifférence choquante aux événements était déjà la posture de l’immense majorité des citoyens.
Premier avril 2016. La chronique de Maxime Goryounov
« Au pays de l’imagination au pouvoir Voilà ce qui se passe : observant la catastrophe dans l’est de l’Ukraine, le peuple présomptif (ce qui nous tient lieu de peuple) fait le constat, on ne sait pourquoi, d’une victoire de la Russie sur l’Europe et l’Amérique. Où l’a-t-il vue ? Le diable le sait ! Mais il l’a vue. Montrez lui les ruines de Donetsk et le peuple vous répond : « hourrah, nous avons vaincu ! » Faîtes-lui voir à quel degré l’Ukraine est rapprochée de l’Occident et il vous répond : « hourrah, c’est ça la grandeur ! ». Criez lui : « ouvre les yeux, c’est la crise ! » et le peuple répond par des applaudissements nourris et prolongés et des chants en chœur.
Au même moment, ce qui se donne pour intelligentsia, observant un enchaînement de faits insignifiants et mesquins à pleurer, se persuade que se met en place une terrifiante machine de répression sanguinaire analogue à ce qu’a décrit Soljenitsyne. Vous dîtes à l’intelligentsia : « regardez ces pauvres petits soldats, affamés et qu’un souffle de vent renverse ! » Elle vous répond : « je ne vois pas de petits soldats, je vois une police anti-émeutes bien nourrie, des tanks, des hélicoptères de combat, le Goulag ». Vous dîtes : « les ruelles sont désertes, le chemin du Kremlin est ouvert ». L’intelligentsia répond : « pas du tout, les ruelles sont remplies de types cruels en uniformes ». Les uns voient des victoires inexistantes et les autres des menaces qui n’existent pas non plus. C’est une espèce d’hallucination collective. De même que la chute du Rouble, les licenciements et les nouveaux impôts, le fromage au parfum d’engrais chimique ne persuadent pas le peuple que la Crimée n’est pas une victoire et ni n’apporte la preuve de notre grandeur ; de même, l’absence d’arrestations de masse, le fait que les manifestations de deuil soient autorisées, que la presse fasse son travail et que les réseaux sociaux ne soient pas débranchés, ne convainc pas l’intelligentsia que le régime n’est pas si fort qu’il y paraît.
Le peuple croit dur comme fer qu’une sorte de Staline est de retour et que désormais on craint et respecte la Russie. Alors qu’en fait, on ne la craint ni respecte et qu’il n’est pas de retour. Comment voulez-vous qu’on respecte des gens qui bouffent des fromages fleurant le lave-vitres ? Le peuple n’est pas attaché seize heures de suite à la chaîne de montage, il ne joue pas de la pioche de défricheur, il ne pousse pas le wagonnet de charbon ; il n’y a ni levée en masse ni enterrements par millions. Ce qui revient à dire que Staline a l’air de retour, que nous venons de remporter une éclatante victoire sur le fascisme ukrainien, mais que nous ne nous payons que de mots pour cette victoire. Notre peuple n’est apparemment pas troublé par l’écart entre les prétentions et les efforts accomplis. Poutine apparaît dans un uniforme blanc arborant les médailles de Staline et le peuple se pâme d’enthousiasme pour des victoires chimériques tandis que l’intelligentsia est terrorisée par des répressions imaginaires. C’est le pays de l’imagination au pouvoir.
Ne le cédant en rien au peuple, l’intelligentsia est certaine que Beria est de nouveau aux manettes et que les wagons de déportés vers la Kolyma quittent Moscou les uns derrière les autres. Alors que le leader de la contestation Alexeï Navalny est en bonne santé, écrit sur les réseaux sociaux et s’entretient avec ses partisans. Est-ce que Lavrenti Pavlovitch (Béria NdT) aurait toléré ça ? N’aurait-il pas réglé la question en un quart d’heure ? Ce qui se passe, c’est ceci : les uns et les autres revivent une année 1947 imaginée alors qu’on est en 2016. Les uns voient s’étendre une guerre heureuse contre un fascisme inventé quand les autres se calfeutrent dans la résistance passive à la tyrannie rouge. En fonction des niveaux d’éducation, les Russes font le choix de la part des réalités staliniennes qui leur convient et se l’approprient au mépris du sens commun. Pour les uns, la « Journée d’Ivan Denissovitch » se prolonge jusqu’à notre époque, les « Récits de la Kolyma » ne sont pas terminés, les autres feuillettent Vassili Terkine et ont dans les oreilles les communiqués du Sovinformburo. Ils ne voient pas qu’on est en 2016, n’en voient ni les opportunités, ni les restrictions : ils se sentent plus à l’aise en 1947.
On dira qu’ils cessent à la fois intentionnellement et inconsciemment de voir l’année 2016 dès qu’il s’agit de politique. Pour les questions familiales, financières et gastronomiques, ils sont en 2016 ; mais pour le politique, ils sont en 1947. Si vous passez le soir par le Tverskoï Boulevard, vous voyez des hommes et des femmes d’aujourd’hui qui font usage de choses d’aujourd’hui tout en restant fixés dans un lointain passé.
S’il se trouvait à Moscou ne serait-ce que trente mille personnes vivant l’année 2016, le pays entier en serait instantanément changé. Ils se contenteraient d’utiliser les outils qu’ils ont sous la main. Mais, je le redis pour la centième fois, en matière politique, les Russes vivent en 1947 et se comportent en conséquence. Il suffit à Vladimir Vladimirovitch (Poutine NdT) de jouer la comédie de cette foi collective en l’an 1947 par le biais des médias et de quelques décisions de justice pour que son pouvoir ne soit restreint que par la limite d’avancement de la médecine du Kremlin.
Mais peut-être que lui-même y croit ? Peut-être bien que VVP a perdu depuis belle lurette tout lien avec les réalités et se déguise le soir devant sa glace en uniforme blanc, se figurant être l’interlocuteur de Roosevelt & Churchill ? Avec Poutine en uniforme blanc couvert de médailles staliniennes, un peuple extasié par des victoires fictives, une intelligentsia terrorisée par des répressions fantasmées, la Russie est le pays de l’imagination au pouvoir. »
NdT : Personnage du Livre du combattant, Terkine est le type du simple soldat, c’est-à-dire de l’homme du peuple incarnant les qualités nationales d’astuce, de bonne humeur, d’endurance et de courage tranquille, poussé s’il le faut jusqu’à l’héroïsme. Ce livre d’Alexandre Tvardovski est l’œuvre la plus populaire dans le genre littérature de guerre
