Le mouvement écologiste russe devrait fêter un anniversaire entre aujourd’hui et dimanche : la semaine du 16-21 août 2020 fut un épisode glorieux que l’on devrait qualifier de "victoire de Kouchtaou" et qui aurait mérité à l’époque plus d’écho dans la presse internationale. Cette victoire semble malheureusement précarisée dans les conditions de la guerre. En août 2020, les autorités du Bachkortostan, région qui se situe à près de 1500 km à l’est de Moscou, ont suspendu les travaux menées par une entreprise de production chimique après de violents affrontements entre les manifestants, la police et des agents de sécurité privée. Retour sur une mobilisation inhabituelle.
Le 3 août, 2020, aux termes de batailles juridiques opaques la “Compagnie du sodium bashkir“ a entamé des travaux pour l’extraction du calcaire du mont Kouchtaou. Le projet mobilise contre lui, depuis des années, des militants écologistes et beaucoup de membres d’une minorité ethnique qui considère le site comme sacré. La région et notamment la ville de Sterlitamak est peuplée surtout de Bashkirs, groupe ethnique d’origine turque majoritairement sunnite mais encore partiellement chamaniste ou dont l’islam est quiétiste et teinté de croyance païennes. Pour certains de ces Bashkirs, l’immense bloc de calcaire est "habité par l’esprit" et doit être maintenu en l’état, les humains ne doivent en faire l’ascension qu’à certaines dates et dans le respect de sa divinité. Le Kouchtaou est l’un des quatre «Shihan» du Bachkortostan, des sommets solitaires de forme volcanique, entourés d’une steppe plate. À l’origine le Kouchtaou avait un jumeau qui a été intégralement aplani en soixante années d’exploitation. Des militants écologistes dénoncent également le projet au nom de la préservation de l’environnement. Une lutte documentée : https://www.instagram.com/explore/tags/%D0%BA%D1%83%D1%88%D1%82%D0%B0%D1%83%D0%B1%D1%83%D0%B4%D0%B5%D1%82%D0%B6%D0%B8%D1%82%D1%8C/?utm_source=ig_embed
L’autorisation d’extraire le calcaire riche en sodium avait été obtenue par la compagnie en août 2019. Elle avait fait valoir que l’exploitation d’autres gisements étant finie, l’entreprise étant privée d’accès à de nouvelles roches pourrait fermer en 2022 pour manque de matières premières, menaçant ainsi de nombreux emplois dans la ville de Sterlitamak. Cette autorisation a indigné certains habitants de la région qui craignent que le Kouchtaou ne connaisse le même sort que l’un des quatre autres Shihan, le Shakhtaou, qui a été exploité par l’entreprise depuis les années 1950 et a aujourd’hui complètement disparu. Selon les médias russes, des manifestations contre le projet industriel de la Bashkir Sodium Co sur le mont Kouchtaou se sont poursuivies sans interruption dans la République depuis le 3 août, jour où l’entreprise a entamé ses travaux d’exploration géologique. Des activistes écologistes ont installé un camp au pied de la montagne, voulant empêcher la déforestation et le travail d’engins lourds. Le 16 août, les défenseurs du Kouchtaou se sont affrontés aux forces de l’ordre et aux membres d’une société de sécurité privée. Matraquages et gaz lacrymogène sont documentés mais niés par la garde nationale (Rosgvardia): «Les représentants de Rosgvardia assistent les forces de l’ordre pour assurer la sécurité publique afin d’éviter que le conflit ne dégénère en désordre civil et [ils] agissent exclusivement dans le cadre de la loi. Aucun moyen spécial n’a été utilisé» (agence RIA Novosti). Des vidéos circulent, leurs commentateurs indiquent la présence de plusieurs milliers de manifestants. L’agence Tass précise finalement qu’entre 70 et 90 personnes ont été interpelées. Les Bashkirs semblent les plus déterminés et certains savent se battre. Une chaîne YouTube, «Sota Vision», a également diffusé le 16 août une vidéo sur laquelle on voit les violences entre les défenseurs du Kouchtaou, les forces de l’ordre et les agents de sécurité privée de la société BSC. Suite à ces affrontements, le dirigeant du Bachkortostan, Radiï Khabirov, s’est adressé aux manifestants pour les assurer que le développement du projet industriel sur le site naturel serait suspendu jusqu’à ce qu’un compromis soit trouvé: «Arrêtez de vous battre ! Cela n’apporte rien de bon à qui que ce soit. […] Je vous propose ceci : aujourd’hui, tout le monde quitte la montagne. BSC part et vous partez. Je vous donne à tous ma parole que personne ne montera sur cette montagne tant que nous n’aurons pas trouvé une solution de compromis» Radiï Khabirov annonce qu’une rencontre de conciliation avec les défenseurs du Kouchtau aura lieu le 21 août. Par ailleurs, le 19 août, Khabirov, cité par l’agence TASS, a déclaré que les autorités de la république Bachkortostan envisageaient de racheter une participation majoritaire dans BSC (actuellement l’État détient 38% des actions de la société) afin de sauver l’entreprise.
Site clé du patrimoine naturel du Bachkortostan, le mont Kouchtaou s’est formé il y a plus de 230 millions d’années dans la mer tropicale qui couvrait ce territoire. Il n’est pas seulement un lieu symbolique et sacré pour une partie des locaux : il appartient aussi au patrimoine naturel de la République de Bachkirie. La montagne solitaire est en effet inscrite dans la liste Geosites des sites géologiques d’importance internationale. Des scientifiques attirent également attention sur le fait que le Kouchtaou constitue un «refuge» pour plus de 1 000 espèces d’animaux et de plantes, ces inquiétudes ont été rapportées en décembre 2019 par le site offociel d’information de la République du Bachkortostan proufu.ru. Un clip a ensuite été tourné par les militants https://www.youtube.com/watch?v=9qem3dZVLGQ (sous-titré anglais) L’ONG de défense de l’environnement Greenpeace a soutenu les manifestants en soulignant que le territoire du Kouchtaou abritait plusieurs espèces d’animaux, de plantes et de champignons répertoriés dans la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature. Greenpeace a saisi le procureur général de Russie afin qu’il intervienne et fasse prendre les mesures nécessaires pour empêcher les actions illégales. Outre les militants écologistes et une partie significative de la population bachkire, des personnalités en vue se prononcent pour préservation du site, tel le leader du groupe de musique DDT Iouri Chevtchouk, qui a tourné un clip intitulé « Les Shikhan doivent vivre » https://www.youtube.com/watch?v=_X07cUUYTnY la chanteuse Sati Kazanova, le comédien Maxime Galkine et le célèbre voyageur Fiodor Konioukhov. Deux ans plus tard, le gouvernement du Baskortostan revient sur sa parole et, profitant de la législation relative à l’état de guerre, relance le conflit en misant sur la peur des populations qui encourent de longues peines de prisons si elles manifestent.
