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La cage du tigre et celle des prolos

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Ni statu quo ni catastrophe : hibernation, régression, auto-séquestration… c’est ce que prévoient tous les sages qui disposent des outils nécessaires à l’analyse de la situation russe. Ce grand pays entre dans un hiver qui peut durer. Le texte qui suit n’a qu’un auteur mais il résume la pensée de plusieurs influenceurs très présents dans le Telegram russophone, qu’il eut été judicieux de suivre plus tôt, pour éviter les bévues répétées de notre presse et de notre diplomatie. Depuis 2014, l’Occident pris au dépourvu a joué avec les sanctions la carte des dissensions internes, espérant mettre le Kremlin en minorité dans son propre système de régulation sociale, basé sur la maraude, l’extorsion… Mais les rivalités entre dirigeants n’ont pas conduit à l’implosion souhaitée. Après six mois de guerre de haute intensité, l’Europe et les Etats-Unis poursuivent les opérations de détricotage du filet reliant la Russie sauvage au monde civilisé. Chaque mois voit une trentaine de noms s’ajouter à la liste des sanctionnés mais des milliers de fortunés aux parcours douteux et aux accointances fangeuses demeurent impunis et confortablement établis dans des lieux de repli tels que Chypre, la Sardaigne, le Montenegro… ou ayant pignon sur rue à Paris, Londres, Vienne et Genève ! On vient seulement d’identifier les biens de Lioudmila Poutine, ex première dame, et de s’apercevoir qu’elle était à Biarritz ! Quelques uns viennent juste de quitter St-Jean Cap Ferrat.

La Russie est saignée de ses élites pensantes en même temps qu’elle perd bon nombre des crapules qui la saignaient. Comme elle distingue difficilement les uns des autres, aveuglée par les choix immoraux des gourous qu’on lui a appris à honorer, elle s’en moque un peu et tente de ne rien anticiper des catastrophes qu’on lui promet. Ne penser à rien ! Ne se soucier de rien… Une majorité de moins de 30 ans se font du tracas, ils comprennent qu’ils sont en train de changer d’univers, de perdre leur accès aux joies du consumérisme. Mais cette classe d’âge est minoritaire et sans poids dans la société.

« La plupart de nos concitoyens, qu'ils soient pro- ou anti-établissement, comprennent mal les conséquences des sanctions. Certains s'attendent à ce que presque tout reste en l'état, tandis que d'autres s'attendent à ce que tout s'effondre bientôt. Cependant, tant en Occident qu’ici-même un grand nombre de travaux sur l'essence des sanctions ont déjà été accumulés. Par exemple, ceux de l'Institut d'économie de l'Académie des sciences de Russie et de l'IMEMO de l'Académie des sciences de Russie.

Brièvement et métaphoriquement, je décrirais la quintessence des sanctions contre la Russie comme suit : il s’agit d’arracher les crocs et les griffes d'un tigre, puis l'envoyer vivre dans un zoo. Dans un tel état, le tigre peut vivre longtemps. Même plus longtemps que s'il vivait dans des conditions naturelles. Sans constituer une menace.

La Russie dispose des principaux éléments basiques : nourriture et énergie. Qui à elles seules permettront d'éviter la famine et le gel. Il y a des métaux, du bois, de l'eau douce et d'autres matières premières de base. Il existe de nombreux composants productifs accumulés - comme les usines et le capital intellectuel. Ils deviendront obsolètes, bien sûr, mais nous pourrons fabriquer du papier toilette et de l'aspirine de qualité similaire à ce qui se vendait au milieu du XXe siècle.

La Russie dispose d'une chaîne de pays pour des importations - certes limitées mais parallèles, et d’exportations vers ces pays (la Turquie, la Chine, l'Inde, pays qui ne sont pas les plus modernes)

Donc, bien sûr, il n'y aura pas d'effondrement de la Russie. Non, sauf si les instances supérieures renoncent elles-mêmes à tout, comme elles firent en février 1917 et en 1989-91. Comme toujours, ce ne sont pas les prolos atomisés, qui sont réprimés pour leurs SMS et emoji, mais seulement les hauts gradés, qui matérialisent tous les dangers aux yeux de l'Establishment.

Mais les sanctions ont mis un terme au développement intensif du pays. Ce sont les crocs et les griffes arrachés au tigre. Cuba, la RP de Corée et l'Iran vivent sous sanctions depuis plus de trente ans. Ils vivent au sens de la simple survie physique. Il n'y a pas de famine et d'épidémies massives là-bas alors que leurs ressources sont plus rares que les nôtres. Mais ces pays vivent en Retro-utopie, le temps recule pour eux. Il en est pour qui l'année suivante sera 2023, quand pour d'autres ce sera 1940 ou même 1899.

Le but des sanctions actuelles contre la Russie est de l'enfermer dans le zoo rétro-utopique. Nous avons des armes nucléaires, bien sûr. Et pour cette raison l'Occident ne coupera jamais définitivement tous les câbles qui maintiennent la Russie à la périphérie de sa civilisation. D'autant plus que l'Occident sait, de par ses anciennes interactions avec nous, que les hauts dirigeants russes ont historiquement toujours été corrompus. Il attendra simplement le prochain février fomenté par des eltsinistes révolutionnaires. Cela pourrait être un an ou trente ans, mais le temps travaille pour eux.

Et je constate également que le public pro-Z et le public anti-Z attendent toujours que le « peuple du tréfonds » se précipite à leur suite. Dans cette vaine attente, ils sont très en colère, presque à en maudire les prolos ! Or, il ne se précipitera ni sur l'un ni sur l'autre. Les gens en Russie sont historiquement des survivalistes : "Les Blancs viennent et pillent, les Rouges viennent et pillent." C'est comme ça qu'ils survivent. Si les gens étaient aussi radicaux que les deux parties du conflit, ils auraient disparu depuis longtemps. Ils auraient été physiquement éteints, s'entretuant pour les intérêts de leurs supérieurs. Ça a failli arriver pendant la guerre civile.

Ce que ne comprennent pas les deux parties en Russie, c’est que leur confrontation ne concerne que les patrons. Parce qu’un même homme, opposant actuel, comme Krasilshchik, a été le grand patron d'hier chez Yandex. De même que Gozman, l'ancien haut responsable de RAO UES et Ros-Nano (brièvement arrêté dans le cadre d’une enquête de corruption NdT)

Quand ils étaient patrons, ils ne pensaient pas du tout aux prolos. Ou plutôt, ils songeaient à la façon dont ils pourraient presser les prolos à mort au travail, et faire l’économie de leur retraite à la maison. Et maintenant les prolos leur "rendent la pareille". Et la même "réciprocité" se ressent au sein de Ros-Tech ou Ouralmash-zavod, où les patrons ne pensent rien de bon des prolos.

Les gens attendront de voir qui sera désigné coupable. Bien sûr, comme dans le temps, ils saboteront un peu si quelque chose ne va pas. Ils prendront temporairement la défense du plus fort, du moins s’il ne constitue pas un obstacle trop important à leur survie autonome. Pour se distancer par l'émigration interne des manigances que tentent les deux types de supérieurs (les uns contre les autres NdT). Mais il ne faut pas s'attendre à de l'amour pour un parti plutôt qu’un autre. »