" /> La grande épuration - Dombast

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Si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors.

La grande épuration

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Depuis le début de l’été, divers politiciens liés au régime de Poutine ou ralliés récemment - après avoir critiqué sa tolérance à l’égard des trainards insuffisamment enthousiastes, proposent qu’on se débarrasse des prudents, des frileux et de ceux qui ne suivent le mouvement qu’à reculons. La guerre à l’Occident est une croisade ! L’écrivain Zakhar Prilepine s’est distingué le 3 août en dénonçant des plasticiens et des artistes de la scène, un humoriste et jusqu’au directeur général du Bolchoï !

Il avait été précédé par le vieux militant d’extrême droite Alexandre Prokhanov :

« Le retour de la Crimée est un triomphe pour le patriotisme russe et une énorme défaite politique et spirituelle pour les libéraux. L'opération militaire spéciale en Ukraine a été une gigantesque secousse qui a fait chuter un grand nombre d'artistes, de politiciens, d'hommes d'affaires, de scientifiques et de commerçants libéraux. Toute cette foule puissante et débordante d'énergie s'est soulevée et s'est déplacée du jour au lendemain vers d'autres royaumes, laissant derrière elle un immense vide qui fumait, tel un entonnoir après un obus explosé. Ce vide doit maintenant être comblé par des patriotes qui ont été maintenus dans l'obscurité pendant des décennies, et qui ont été momentanément aveuglés par la lumière du soleil qui se déverse en Russie depuis le Donbass. Les patriotes ont longtemps été tenus à l'écart des universités, des institutions politiques, des prix littéraires et artistiques, et aujourd'hui, il y a une nette pénurie d'artistes fougueux, d'orateurs éloquents, de gestionnaires habiles et de philosophes courageux. » fin de citation [61 665 vues)

Sans faire référence à Prilepine ni Prokhanov, Pastoukhov dresse le 16 août un tableau plus général :

« Tenter de définir de la manière la plus courte et la plus succincte possible la ligne de conduite du Kremlin en matière de politique intérieure peut se résumer à la formule "génocide intelligent". Il est devenu la réponse du gouvernement au "vote intelligent" (préconisation de Navalny NdT).

Nous parlons, bien sûr, de génocide culturel. Il s'agit d'un génocide très spécifique, mené sans distinction de race, d'ethnie ou de religion. Nous parlons de discrimination mentale, c'est-à-dire du laminage, de l'expulsion et l'évaporation, hors de la vie économique et socio-politique, de la société des “Européens-russes“, historiquement établis en Russie comme une classe culturelle distincte.

Il faut comprendre que les Européens russes ne sont pas des libéraux, comme on le croit généralement, et encore moins des opposants à Poutine, ni des anglophiles, francophiles ou autres "pervers" obsédés par tout ce qui est occidental. Ce sont seulement ceux qui pensent à la manière européenne, c'est-à-dire de manière rationnelle, comme on a commencé à penser en Russie essentiellement à partir du premier quart du XIXe siècle.

Il y a des Européens russes des deux côtés de la ligne de front politique, mais même ceux qui se trouvent du "bon" côté du point de vue des autorités ont peu de chances de survivre : ils sont tout autant des victimes potentielles du génocide que leurs adversaires moins chanceux qui ont choisi le mauvais côté. C'est simplement que les "chanceux" seront pris par le train de déportation suivant. L'attribut déterminant pour entrer dans la zone à risque n'est plus ce que vous pensez, mais comment vous pensez, l’architecture de votre pensée, et non les pensées elles-mêmes.

Le fait qu'il s'agisse d'un génocide culturel devient chaque jour plus évident. Mais pourquoi est-ce "intelligent" ? Il s'agit du deuxième génocide de ce type au cours des cent dernières années. Mais cette fois, il revêt de surcroît un caractère postmoderne : jusqu'à présent, ce ne sont pas tant les représentants de la classe sinistrée qui sont réprimés (le niveau de répression directe reste assez faible par rapport au premier génocide), que les conditions de reproduction de cette classe : toutes les formes de dissidence, la capacité à diffuser des informations, la participation au processus éducatif, etc.

Dans le même temps, on montre activement la porte aux Européens russes, en leur suggérant de quitter le pays (en fait, on les pousse à l'émigration) : pour éviter, entre autres, d’assombrir le quotidien du régime par des affrontements sanglants avec ses opposants. Maintenant, c'est vraiment intelligent. D'abord, mettez à la porte autant de personnes que possible, puis fermez la boucle pour ceux qui restent.

À terme, tout se heurtera, comme toujours, aux "traîtres de leur classe" - ces natifs de l'Europe russe qui ont eux-mêmes pris part au génocide culturel en cours, en travaillant pour le régime. À un moment donné, ils n'auront plus qu'un choix très simple à faire : soit arracher le robinet d'arrêt (1953), soit se coucher eux-mêmes sous la guillotine.

Il est important de comprendre que sans la participation des Russes-Européens eux-mêmes, la machine de la terreur entrera en hébétude et ne pourra pas fonctionner efficacement car elle sera privée de l'un de ses principaux moteurs. Elle commencera à avoir des problèmes constants et à la fin, l'écran s'éteindra pour de bon (1917). Les scénarios dans lesquels ce génocide se déroulerait en mode de mouvement perpétuel ne semblent pas avoir été envisagés par l'histoire.

La seule question est de savoir ce qui arrivera en premier : un des passagers fera-t-il sauter le robinet d'arrêt ou une équipe de soutiers défoncés fera-t-elle dérailler la locomotive ? »