On a voulu tuer Alexandre Douguine ! Si sa fille n’était pas morte à sa place on serait tenté de sourire. Le personnage n’a plus l’importance qu’on lui a trop prêté en raison de ses relations anciennes avec le gotha de l’extrémisme de droite en Europe, amitiés effectives dans les années 1990 mais qui se sont effilochées par la suite. Notre presse estime que Douguine avait l’oreille de Poutine. Ce n’est pas certain : il a pu sembler aller trop loin trop vite. Par exemple, Douguine a considéré que non seulement il fallait gommer l’indépendance ukrainienne mais aussi liquider celle du Kazakhstan, ce qui ne pouvait concorder avec les choix stratégiques du Kremlin. Aussi Douguine a-t-il perdu son poste de professeur d’université sans que nul au Kremlin ne lui propose une porte de sortie honorable…
Ce qui ressort de cet attentat est surtout une probable inefficacité du FSB qui aurait dû en principe veiller à la sécurité d’un idéologue « utile » (sauf à penser qu’il ne l’était plus). Cette absence de protection mécontente une partie des droites dures en Russie, nostalgiques d’une dictature moraliste qui ne se commettrait nullement avec le crime organisé. Ainsi, le canal Telegram VChK-OGPU, déplore que l'attentat à la voiture piégée « révèle au moins une des deux choses suivantes, sinon les deux ensemble : 1) les services de sécurité russes se sont finalement transformés en hommes de médias, concoctant des contenus sur la capture de quelques personnages sans valeur et incapables d'empêcher une tentative d'assassinat imminente contre l'un des idéologues de la politique actuelle du pouvoir ; 2) Les faucons des services de sécurité utilisent les méthodes décrites dans le livre de Litvinenko (victime d’empoisonnement NdT) pour faire pression sur les points sensibles du commandant en chef afin de le convaincre de la nécessité de mesures radicales. »
Nous avons tendance à privilégier la seconde hypothèse : soit il s’agit de galvaniser les énergies guerrières, soit il est question d’organiser une vaste rafle de terroristes potentiels qu’on pourrait aisément identifier au sein des communautés musulmanes pro-Ukraine, notamment parmi les Tatars de Crimée. Il est encore un peu tôt pour deviner quelle interprétation des faits nous sera proposée.
On nous dira bien-entendu que Douguine était détesté dans les milieux libéraux occidentalisés et par certains gauchistes. Mais il est évident qu’aucun gauchiste ne peut dans la Russie d’aujourd’hui monter une opération de ce genre. Sinon avec la coopération active des services spéciaux ukrainiens. Mais cette thèse ne tient pas et Podolyak, conseiller de Zelenski, l’a rejeté. Que le second conseiller Arestovitch, plus vindicatif et qui se tait, se vante ou non un jour de l’opération ne voudra pas dire grand-chose car il a tendance à rouler des mécaniques sans avoir toujours les moyens de ses effets. Cet homme peut trouver amusant de récupérer un attentat non-revendiqué.
Belkovskiy, expert en entourloupes, a donné son point de vue sans enjolivures : « En Occident, tout le monde est, pour une raison ou une autre, absolument convaincu que Douguine est le philosophe préféré de Poutine et qu'il joue un rôle dans les événements actuels. La machine médiatique ukrainienne n'a jamais prétendu une telle chose. Les médias occidentaux ont colporté ces conneries pendant les huit dernières années et demie avec une ténacité supérieure à la normale. Google "Poutine, idéologie" en anglais et le nom de Douguine apparaîtra à cent pour cent.
À Kiev, ils savent très bien que Douguine, avec tout le respect que je lui dois, n'a aucune influence sur les processus en cours, qu'il s'agisse de l'appareil, de la communication ou de l'idéologie. Par conséquent, son meurtre n'a aucune valeur médiatique pour Kiev… Par contre, tous les commentateurs russes, de tous bords s’accordent sur le fait que la mort de Dougina-Platonova sera utilisée pour légitimer une nouvelle vague de répression politique en Russie. Y compris les parents de ceux que le Kremlin n'aime pas. »
Belkovskiy rejoint au demeurant el-Murid et renvoie à son long post à chaud : « On pourrait, bien sûr, supposer de nombreuses raisons à la mort de la fille de Douguine. Nous ne saurons probablement jamais qui était exactement derrière tout cela. Mais ce meurtre confirme une fois de plus qu'il n'y a qu'une seule règle désormais : il n'y a plus de règles. C'est une caractéristique de l'époque dans laquelle nous vivons. J'ai un jour dit que notre système tout entier est à l'agonie et proposé cette métaphore : tel un crocodile mortellement blessé, il bat de la queue et des membres dans toutes les directions. Peu lui importe qui se trouve à sa portée, les victimes sont entièrement choisies au hasard. Il semble que c'est aussi par hasard que Platonova est morte.
Dans un système figé normal, les événements s’ordonnent toujours dans une ligne générale et obéissent à des lois générales. Pour ce qui est des systèmes sociaux, ces régularités sont décrites et expliquées dans des modèles, dont on traite dabs différentes sciences, pratiques et techniques : science politique, conflictologie, études culturelles, sociologie, etc. Cependant, en période de crise et encore plus en période catastrophique, ils perdent tous leur cohérence interne, et essayer d'expliquer ce qui se passe avec ces modèles est tout simplement inutile, car les événements se situent hors des diapasons qu’ils permettent de mesurer.
Le comportement des systèmes minés peut être décrit par la stochastique et celui des systèmes en état de processus catastrophique par la synergétique. C’est pourquoi, lorsque je vois ou entends un "politologue" expliquer ce qui se passe, j'ai l'habitude de rejeter immédiatement son raisonnement, tout simplement parce qu'il est impossible de décrire un état en des termes qui relèvent d'un domaine complètement différent.
Si on contente d’une compréhension purement philistine, il suffit d’assimiler que le caractère chaotique et absurde de ce qui se passe ne fera qu'augmenter. Plus ça va loin, plus ça va vite. Jusqu'à un certain point culminant, et d’ailleurs il est impossible de déterminer à quel moment ça va arriver. On fait ici face à une sorte d'incertitude quantique : nous pouvons dire avec une certitude raisonnable ce qui va se passer, avec moins de certitude comment cela va se passer, et on ne sait absolument pas quand cela va se produire.
Cependant, jusqu'à ce que cette apogée se produise, le chaos ne fera qu'augmenter. Au sein du chaos, il y a toujours des "germes" des futures structures du nouveau système. Ils émergent, disparaissent, s'absorbent les uns les autres et s'effondrent. Le point culminant est atteint lorsque plusieurs structures embryonnaires stables émergent autour desquelles l'espace total commence à se structurer. À partir de ce moment, ce qui se passe commence à s'inscrire pleinement dans les modèles synergétiques - jusqu'à ce que l'une des structures devienne dominante. Une nouvelle "norme" s’installe, qui est décrite dans les termes normaux de la thermodynamique et obéit aux lois "normales" du système homéostatique.
La recherche d'un modèle dans la mort particulière d'un individu particulier n'a plus de sens. C'est comme essayer d'expliquer les lois régissant la mort des enfants de Kharkov, Donetsk ou Gorlovka sous les coups des deux côtés. Là où atterrit le truc, la mort survient. Il est possible de calculer la trajectoire de l'obus ou du missile qui a tué une personne au mètre près et au degré de déclinaison près, mais sur le plan informatif, un tel calcul n'a aucune valeur. Comme dans une blague bien connue, lorsque deux scientifiques volent dans un ballon et demandent à une personne passant en dessous : "Cher Monsieur, où sommes-nous maintenant ? - Dans une montgolfière", répond-on. - ça doit être un militaire", dit l'un des scientifiques. Sa réponse est rapide, correcte et claire, mais totalement inutile.
C'est la particularité de l'état actuel des choses : chaque cas particulier et absurde a sa propre explication interne, mais grosso modo, rien de ce qui se passe ne s’inscrit dans une règle. C'est pourquoi il n'y a pas de règles aujourd'hui et il ne peut y en avoir. Et planifier votre vie dès maintenant devrait être basé uniquement sur la compréhension de cette circonstance clé. »
El murid le 21 août
