« En politique, la vraie classe se définit par la capacité d'agir indirectement et par "procuration", sans participer directement aux événements. C’est adopter la position du joueur d'échecs : les pièces sont déplacées, mais le jeu est joué par ceux qui ne bougent pas, assis à l'extérieur de l'échiquier.
Les événements du 24 février et ceux qui ont suivi donnent l’exemple concret d'un joueur qui touche les pièces et fait un coup. Mais, quelles que soient les louanges que la propagande chante à notre chef de guerre, il est une pièce dans cette histoire. Encore heureux qu’il ne soit pas un pion. Il a été gentiment amené à prendre une décision et on lui a rendu impossible de tenter de s'échapper. Dès qu'il a essayé de sortir du jeu, ils lui ont administré Bucha, montrant ainsi qu'il ne pouvait sortir du jeu que lorsqu'il y serait autorisé.
Aujourd'hui, les Américains entraînent Xi Jinping dans un schéma similaire. En créant une situation dans laquelle il ne peut gagner en aucune circonstance. Et s'ils parviennent à l'entraîner dans ce jeu, cela ne se terminera que par une chose : la défaite de Xi Jinping. Pas de la Chine, je tiens à le préciser, car la Chine est grande, et on y trouve tout ce qu’on veut. La défaite de Xi Jinping pourrait être une victoire pour certains groupes de pression que ceux qui ont concocté la crise actuelle semblent trouver très préférables au camarade Xi.
Jusqu'à présent, Xi Jinping n'est pas encore entré définitivement dans le jeu que d'autres ont défini selon leurs règles, mais le temps lui est compté.
Le problème est qu'à l'heure actuelle, une solution énergique du problème de Taïwan est très désavantageuse pour le président Xi. Il reste très peu de temps avant le congrès du PCC, et il n'aura certainement pas le temps de monter sur le podium du congrès en vainqueur. Alors que des questions peuvent lui être posées. Pas nécessairement publiquement, mais ça ne change rien au propos. Les États-Unis n'ont pas nécessairement besoin de vaincre Xi Jinping pour lui créer des problèmes fatals, il suffit qu'il ne puisse pas gagner.
Les États-Unis ont exécuté un bref test de résistance de la Chine, et les résultats les ont satisfait : les Chinois sont contraints de répondre de manière totalement inadéquate. Ce qui pointe une faiblesse qui peut maintenant être exploitée. La mise à l'écart de Xi Jinping en échange de l'arrivée d'un dirigeant chinois plus loyal à l'égard de l'Occident est un prix très tentant dans cette partie d'échecs, et les États-Unis créent actuellement une combinaison dans laquelle Xi Jinping n'aura pas le choix. À peine plus que Poutine n'en avait en février.
Cela dit, la classe de la politique américaine tient au fait qu'ils sont à la périphérie de ce conflit, opposant essentiellement deux Chine l'une contre l'autre. Ils y participeront, le cas échéant, mais plus en tant qu'arbitre qu'en tant que partie.
Il est possible que si le conflit a lieu (improbable, mais les États-Unis sont très bons pour acculerXi Jinping dans le corridor), d'autres participants - le Japon, par exemple - s'impliquent. Le Japon est très mal aimé dans la région, mais la Chine l'est encore plus. Ce dont le Japon a cruellement besoin, c'est d'un conflit auquel il participerait sur un pied d'égalité. Les Japonais pourront ainsi se libérer du statut de pays vaincu. Le type de conflit n'aura aucune importance, qu'il s'agisse des Kouriles ou de Taïwan. Ce qui importe pour le Japon est de participer à une future conférence de paix, et s'asseoir du côté de la table où vont trôner les vainqueurs.
Évidemment, tout cela reste des constructions hypothétiques. Xi Jinping a deux décisions à prendre. Les deux sont sans ambiguïté mauvaises, mais l'une pire que l’autre. Si l’on avait à la place du camarade Xi le grand géopoliticien d'un pays voisin - dont je ne douter pas des capacités - il aurait choisi sans ambiguïté toutes les mauvaises décisions à la fois. C'est d'ailleurs ce qu'il a fait le 24 février. Xi Jinping est plus sage tous comptes faits, mais il ne peut faire de choix qui ne soit vain.
Le véritable résultat de la mise en scène du voyage de Pelosi à Taïwan sera perceptible dans environ deux mois et demi, en octobre de cette année. C'est à ce moment-là que se tiendra le 20e congrès pan-chinois du PCC, qui décidera, entre autres, de l'élection de la direction du parti et du pays.
Cette fois-ci, tout est très instable et pas trop prévisible. Xi Jinping a manifestement l'intention de violer le principe fondamental de la construction de l'État et du parti mis en avant par Deng Xiaoping après les événements de 1989, autour duquel un consensus très valable s'est dégagé au sein de l'élite dirigeante - le principe d'amovibilité.
Le renouvellement des hauts dirigeants chinois semble assez rationnel : une minorité de l'organe de direction collectif part à la retraite, assurant ainsi le renouvellement lui-même d'une part, tandis que la majorité appartient toujours aux "anciens" membres de la direction. Un conservatisme sain est parfaitement compatible avec une dynamique de développement. Les deux mandats au sommet sont un autre mécanisme d'équilibre, qui semble également plus que raisonnable : dix ans sont suffisants pour mener à bien le projet avec lequel l'un ou l'autre dirigeant arrive au sommet. S'il n'a pas assez de temps, c’est qu’il a un problème de gestion, raison de plus pour le remplacer par quelqu'un d'autre.
Xi Jinping veut briser cet ordre, alors qu’il n'y a aucune raison sérieuse et objective à cela. Depuis la crise de 2008, lorsque la Chine a dû littéralement et de toute urgence passer à un modèle de développement fondamentalement nouveau, ce modèle a révélé ses failles critiques. La "société à revenu intermédiaire", qui était censée créer dans le pays un marché intérieur suffisant pour remplacer les capacités d'exportation perdues, a entraîné deux conséquences très graves et négatives.
Premièrement, le poids de la dette sur l'économie a augmenté rapidement et est désormais littéralement fatal : la croissance de l'économie ne peut plus compenser le taux d'escompte. Deuxièmement, le problème traditionnel de la Chine - le fossé entre la côte et l'arrière-pays - s’amplifie à toute vitesse. Le taux de croissance de la prospérité sur la côte dépasse le taux de croissance de la vie et de la consommation dans la partie continentale du pays. Dans un certain sens, les conditions sont en train d'émerger pour la contradiction décrite dans le "théorème du transport" de S. Peresleguine (physicien et écrivain de SF élève des frères Strougatski NdT), qui déchire objectivement l'intégrité de l'espace du pays.
Ces tendances ont commencé à se manifester quelques années seulement après que la Chine a commencé à mettre en œuvre le modèle de construction d'un marché intérieur, et elles ont dû être renforcées par un nouveau modèle de gouvernance - le "crédit social", qui a été conçu pour prendre le contrôle et la surveillance par l'État des tendances sociales négatives apparaissant au cours de la mise en œuvre du projet de "société à revenu intermédiaire". Ce que nous appelons aujourd'hui le "camp de concentration numérique". Pourquoi numérique ? Parce qu'il est trivialement difficile de gérer une société de milliards de personnes "à la main", mais surtout parce qu'il est inévitable qu'un autre problème chronique de la Chine surgisse : la corruption rampante.
Et si l'on ajoute à tout cela la structure extrêmement complexe de l'élite chinoise, qui est un mélange de principes terrestres, corporatifs et claniques, le schéma proposé par Deng Xiaoping cesse objectivement de fonctionner : dix ans ne suffisent plus pour atteindre au moins un résultat intermédiaire fixe afin de transmettre les affaires dans un ordre relatif au prochain dirigeant du pays.
En ce sens, la décision de Xi Jinping de renoncer aux contraintes liées au maintien au pouvoir n'est pas un simple caprice ou une ambition personnelle. Elle se justifie par la complexité des tâches à accomplir. Toutefois, il est clair que le changement du modèle de gouvernance actuel est un projet d’un autre ordre, et un projet très ambitieux. "El-Murid" les 3 & 4 aout 2022
