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Oligarque serein

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Fin février dernier, l’oligarque Oleg Deripaska, heureux propriétaire de la holding Basic Element - que Wiki désigne comme “one of the largest diversified industrial groups in Russia“- semblait très embarrasé par la crise et déterminé à peser en faveur d’un cesser-le-feu. Ces bons sentiments tenaient sans doute aux relations d’affaires de Basic Element aux Etats-Unis, notamment à ses participations à des sociétés dans le domaine des minerais, le fleuron de la holding russe étant l’entreprise United Company RUSAL, deuxième producteur d'aluminium au monde en 2016. L'entreprise unie est née de la fusion de RUSAL (russe : Русский алюминий) et des actifs d'alumine de Glencore, réalisée en mars 2007. Selon ses propres statistiques, UC Rusal représente 6,2 % de la production mondiale d'aluminium primaire et 6,5 % de la production mondiale d'alumine, tout en exploitant des actifs dans 13 pays sur cinq continents, employant plus de 61 000 personnes. Il semble que certains politiciens américains aient vu en Deripaska une personne ressource, un allié pouvant aider à approcher Poutine. Ses relations avec Paul Manafort, le “doreur d’image“ de Trump, en font un figurant du Russiagate.

Début mars, Deripaska s’exprime contre la guerre. Vos éditorialistes habtituels espèrent qu’il va construire un front d’opposition avec d’autres oligarques embarrassés comme Aven, Fridman, Wekselberg, Abramovitch, etc. Mais il n’en fera rien et sera visé par des sanctions courant avril. Les atteintes à ses propriétés immobilières ont peut-être pesé dans son ralliement sans conditions au parti de la confrontation avec l’Occident. Deripaska possède des biens immobiliers de plusieurs millions de livres au Royaume-Uni, dont un luxueux manoir d'une valeur d'environ 50 millions de livres à Londres, Belgrave Square 5. Dans la nuit du 14 mars 2022, un groupe de squatters a fait irruption dans ce palace de Belgravia et a accroché aux fenêtres et au balcon du bâtiment un drapeau ukrainien, une banderole avec un slogan anti-Poutine et une banderole disant "cette propriété a été libérée". Les militants ont chanté et dansé sur le balcon, brandi des drapeaux et déclaré qu'ils avaient "ouvert le bâtiment pour accueillir les réfugiés ukrainiens et les réfugiés de tous les pays". La police a fait évacuer vers midi. Le 27 avril 2022, la France a confisqué une des villas de Deripaska non loin de Saint-Tropez.

À présent, Deripaska professe un optimisme modéré. La Russie s’en sortira, cette péripétie sera oubliée… La bureaucratie de Bruxelles ne comprend rien… Et il signe un communiqué dans son canal Telegram (131.800 abonnés) :

« Il est amusant de regarder ces émissions de propagande maladroites qui analysent les raisons pour lesquelles les sanctions n'ont pas encore pris effet et comment elles le feront dans un an et demi. La situation est très simple : à l'heure actuelle, bien sûr, les sanctions constituent la plus forte interférence dans les relations économiques entre les États d'Eurasie. Mais ne sont-elles pas un stimulant ?

L'Europe et la Russie s'enrichissent mutuellement depuis près de 20 ans - il faut le reconnaître, et le fait que ces liens ne puissent pas être détruits instantanément montre aussi qu'ils ne sont pas sortis de nulle part, que cette coopération mutuellement bénéfique a des bases très sérieuses, qui ont été préparées pendant une décennie et demie, à un certain stade avant la première crise financière de ce siècle, en 2005-2006, pour préparer une zone économique commune de Vladivostok à Lisbonne.

Aujourd'hui, un groupe de camarades dont le statut n'est pas clair (après tout, il s'agit de bureaucrates et non de personnes élues par les uns ou les autres) tente de manière très agressive de détruire cette plate-forme. Oui, ils y parviendront certainement. Il est également évident que les sanctions seront fructueuses, mais où cela mènera-t-il ?

La Russie va reconstruire son commerce extérieur et ses relations économiques avec un autre groupe de pays. Oui, ce sera difficile, cela prendra 10 à 12 ans si la Russie ne renonce pas à l'idée du capitalisme d'État, 4 à 6 ans si nous revenons aux fondamentaux du marché pour notre économie. Et je peux même dire que les pertes ne seront pas très importantes. Elles le seront, oui, mais le résultat de la balance ne donnera pas de très grosses pertes et un commerce extérieur très diversifié.

Et qu'obtiendra l'Europe ? Je trouve ça difficile de l’anticiper. Il est clair qu’elle remplacera un panier d'énergie importée très rentable, mais aussi qu’elle perdra un marché de 250 milliards d'euros pour ses produits. Oui, les gens vont certainement changer leurs habitudes : ils prendront moins l'avion pour Londres, ne se feront plus soigner en Allemagne, n’étudieront plus en Suisse, en somme nous couperons les contacts culturels, scientifiques, éducatifs et bien d'autres.

La situation sera-t-elle plus sûre sur le continent eurasien ? Non, je ne pense pas. Nous pouvons, bien sûr, nous armer à nouveau correctement, engloutir beaucoup d'argent dans la ferraille de diverses armes de haute précision et d’autres pas très précises. Ce serait stupidement inintelligent et inutile, mais c'est ce que ces émissions de propagande cachent derrière cette façade de raisonnement comme quoi la justice devrait soi-disant prévaloir.

La justice doit prévaloir en ce sens que les actions de toutes les personnes qui ont conduit à ce conflit doivent être jugées par l'histoire exactement de la même manière. » 16 juillet 2022 https://t.me/olegderipaska

Commentaire : on lit nettement ici que le virage nationaliste et obscurantiste qu’a opéré le Kremlin à partir de 2012 n’est pas du tout gênant pour les entrepreneurs. Ce qui dérange Deripaska, ce sont les séquelles de socialisme dans une économie encore largement étatisée. Si le législateur veut bien se fier au dogme libéral, la Russie remontera la pente encore plus vite qu’on ne l’imagine ! Peu importe ce qui est inculqué aux masses, peu importe l’impunité des polices, l’absence de justice, ce qui urge c’est le retour des profits car ils sont seuls garants de la prospérité. Malheureusement pour l’Europe (et pour l’Occident en général) deux générations de managers modernes, en partie éduqués grâce à nos investissements (par les collèges européens dans les universités russes, l’école de journalisme de Moscou, les multiples bourses d’études supérieures en France, Allemagne, Pays-Bas et ailleurs) n’auront appris de nous que des ficelles, des méthodes et procédés pour diriger le peuple abruti. Ils n’auront rien assimilé de l’éthique protestante de l’ancien capitalisme ni du nouvel esprit copain-et-participatif de l’entreprenariat d’aujourd’hui. Nous aurons formé des centaines de cadres russes, (caucasiens & biélorusses, etc) au cynisme du capitalisme prédateur, froidement assumé.