Face à l’insouciance des grands entrepreneurs dont la fortune a été plus ou moins rognée mais qui conservent les moyens d’une grande aisance et d’un optimisme à tous crins, la majorité des universitaires et chroniqueurs affiche au contraire une inquiétude extrême, à destination d’une population détachée et comme inconsciente, d’une jeunesse déboussolée et paralysée mais largement pacifiste. Les Cassandre ne sont pas entendus parce qu’on ne les croit pas suffisamment patriotes : ils se sont trop bien accommodés du capitalisme sauvage… Pourtant, certains exclus, moralistes tenus loin de la mangeoire, s’expriment dans des termes comparables à ceux des “renégats“ acquis à l’argumentaire des Occidentaux, par exemple Nesmiyan (el-Murid) :.
« En termes de quantité de sanctions imposées, la Russie a incontestablement déjà remporté le championnat du monde. Haut la main, comme on dit. Et, sans aucun doute, beaucoup d'autres sont à venir, plus ou moins clémentes, disparates.
C'est déjà la raison pour laquelle nous nous trouvons dans une situation à laquelle rien ne se peut comparer : l'unicité de cet état de fait ne permet pas d'analogie correcte. Ni avec la Corée du Nord, ni avec l'Iran, ni avec personne d'autre. Nous ne pouvons tout simplement pas dire si la quantité s'est déjà transformée en qualité.
Une chose est sûre : le système de sanctions est précisément un système. Au début, elles ont été imposées de manière plutôt désordonnée suivant le principe : allons, essayons comme ça. Maintenant, c'est rodé. Au cours des huit années pendant lesquelles la Russie s’est changée en paria, l'Occident a utilisé de manière expérimentale une variété d'options et d'approches et a forgé un certain ordre, qu'il respecte. Le principe a déjà été formulé : les sanctions doivent faire plus de mal à la Russie qu'à l'ensemble de l'Occident, ce qui signifie que ce ne sont pas des idiots qui siègent mais des gens pleinement conscients de la réciprocité ; donc, quand nos escrocs parlent d'Américains stupides et d’Europe qui se tire dans le genou, les imbéciles sont plus probablement eux-mêmes. Ce n'est pas parce que vous ne comprenez pas quelque chose que ça ressemble à ce que vous pensez.
En tout état de cause, les sanctions constituent aujourd'hui une pression établie et structurée qui exclut la Russie du commerce normal, des échanges financiers, technologiques, scientifiques et de dizaines d'autres types de relations internationales, d'échanges, de division du travail, etc. Il y a exactement deux façons de sortir de cette situation : soit par la dégradation de l’intégrité, avec l’évidente désintégration du territoire, comme un vieux tissu brûlé par le soleil et décomposé, soit la levée des sanctions et une sortie progressive de la catastrophe actuelle. Cette opération ne pourra pas être rapide, il faut en être conscient.
On se trompe quand on établit une analogie avec les 20-30 années du siècle dernier au cours desquelles la Russie soviétique a tenté de mettre en œuvre et de réaliser une percée industrielle. Vision erronée. La Russie était entrée en phase de transition entre une économie traditionnelle et une économie industrielle. Les Bolcheviks ont modifié le scénario de la transition, mais la transition elle-même prenait forme de façon objective, et ils se sont intégrés dans ce processus objectif.
Je doute que la transition du mode industriel au mode post-industriel soit possible en Russie aujourd'hui. Ne serait-ce que parce que la phase postindustrielle est, pour ainsi dire, une phase de développement cognitif. En d'autres termes, les systèmes technologiques de type immatériel sont construits sur la base de l’assise industrielle existante. Pour dire les choses crûment, Apple n'est pas qu'un simple "bout de fer", c'est un énorme écosystème sans lequel le fer n'a aucune valeur pratique. Tesla n'est pas seulement un chariot autonome alimenté par une batterie. Pourquoi aller chercher Tesla ? Quand nous venons de faire l'expérience que McDonald's et « Savoureux point-barre » sont des choses très différentes. Bien qu’il semble qu’il n’y ait pas plus de trois différences. Et plus vous vous éloignez, plus les écarts seront importants.
Sans échange d'expériences, sans éducation, sans relations bilatérales et sans inclusion normale dans l'économie, la science et l'éducation mondiales, cet état de fait sera projeté sur tous les secteurs ; et le développement est toujours un mouvement. Soit à la hausse, soit à la baisse. Dans le cas précis, il y a de gros doutes sur la "remontée". Des doutes fondés.
D'une manière générale, si l'on considère le long terme, plutôt que le lendemain, il n'y a probablement aucune chance de survivre sous les sanctions actuelles. On peut se baser sur différents degrés d'apocalypse pour modéliser l’avenir, mais il demeure que l'élément principal en sera le caractère apocalyptique. Nul besoin d'une guerre nucléaire pour transformer notre territoire en un désert brûlé où la population s'entasse dans d'immenses colonies humaines de type punaises de lit. Et séparés par des espaces déshumanisés.
L'option “levée des sanctions“ est dans le cas de figure la seule solution un tant soit peu raisonnable. Sans garanties, mais laissant une chance pour que (peut-être) dans quelques générations, le pays soit prêt pour le développement. Si quelqu'un pense que cela se fera en un claquement de doigts, c'est une erreur : quarante dernières années de règne de la noblesse post-soviétique (d'abord les employés du Parti en faillite se changent en capitalistes, puis les bandits venus après eux ont fait faillite eux aussi), ça fait beaucoup. Vraiment beaucoup.
À la suite de l'invasion d'Hitler, le pays a perdu un tiers de sa richesse nationale accumulée, c'est-à-dire de tout ce qui avait été créé par le travail de l’ensemble des générations précédentes. Je pense que Gorbatchev, Eltsine et Poutine nous ont coûté plus cher qu'Hitler. Bien plus cher. Mais ils sont toujours au pouvoir, et la question de savoir combien leur départ va coûter au pays se pose également. Le pays pourra-t-il assumer un tel prix pour avoir la chance de devenir normal ?
Sans normalisation des relations avec l'espace qui nous entoure, nous n'avons aucune chance. Mais la levée des sanctions sera également coûteuse. Incroyablement chère. Personne ne va les lever aussi facilement. Des conditions seront imposées et tout négocié point par point. Et il y aura un prix à payer pour chaque levée. Je pense que ce sera cher, très cher, monstrueusement cher.
La période de transition vers un retour à une vie relativement normale nécessitera d'imposer des conditions à la strate dirigeante post-Poutine. Sa tâche consistera à formuler un plan de développement du pays et à concevoir un programme de transition qui comprendra également les longues et difficiles négociations en vue de la levée des sanctions.
Naturellement, il y aura un grand nombre de personnes qui crieront à la trahison, au fait qu'"ils" se sont vendus aux suppôts. Et, bien sûr, une telle menace sera réelle. Sur une question aussi peu triviale, la frontière entre l'élite à vocation nationale et les collaborationnistes sera très mince. Par conséquent, la nouvelle élite devra veiller à créer un mécanisme d'auto-purification contre un tel public, qui, bien sûr, sous les beaux slogans de la renaissance nationale, fera en sorte de travailler à des intérêts particuliers au détriment de la majorité. Il faudrait une structure spécifique comme le FBI, qui filtrerait de la classe politique les gangsters, les mafiosi genre Ligov et cette racaille corrompue du type des Tchoubaïs en tout genre, ouvertement au service de forces extérieures.
Quoiqu’il advienne, ça ne sera pas simple. Et ne se fera pas rapidement. Mais le principe qui doit être à l'œuvre ici serait : "craindre par les yeux, mais faire avec les mains". Il importe qu'entre les yeux et les mains, il y ait un cerveau et de la probité. En ce cas, tout s'arrangera. »
