Le jeune économiste Maxim Mironov, enseignant en pays hispanophones et contaminé par les idées progressistes en vogue dans ces pays, s’est beaucoup attaqué aux principaux leaders de l’opposition extra-parlementaire russe, y compris à Navalny, au motif que leur démagogie est en porte-à-faux. Dans ce texte du 18 février 2017 (dont les attendus sont désormais largement faussés par l’actuelle crise économique et la guerre) il revient sur l’origine du mur d’incompréhension qui divise le peuple des militants pour une société ouverte. On a ici un zeste de naïveté touchante ! La plongée dans la misère va sans doute changer la donne à moyen terme et amener un divorce entre Poutine et son peuple. Tel est le sens du coup de poker des puissances anglo-saxonnes : faire tomber cette oligarchie menaçante qui triche trop. Il est possible qu’on y réussisse et ce sera une bonne chose en soi mais si c’est pour repartir du même point qu’en 1991, alors nous allons à l’échec et au drame. Nous croyons en ce sens utile de relire un texte de 2017, ainsi que d’autres que nous daterons du jour de leur parution:
Les journalistes et les personnalités de l'opposition sont très doués pour nous expliquer comment nous en sommes arrivés là. Tout d'abord, Poutine a pris le contrôle des chaînes fédérales, puis il a annulé les élections des gouverneurs et, dans la foulée, il a pris le contrôle du reste des médias fédéraux, puis il a écarté l'opposition du processus politique, puis il a commencé à truquer massivement les élections, puis il a procédé à des arrestations massives d'opposants politiques. Ces descriptions expliquent assez bien comment la bâtisse de l'autoritarisme russe moderne a été construite : d'abord les murs, puis les fenêtres, puis le toit, puis les communications, puis les finitions. Tout cela est certainement vrai. Mais ce qui est généralement laissé de côté, c'est la question principale : comment les fondations de cette maison ont-elles vu le jour ? Sans fondation, il serait impossible de construire quoi que ce soit, et la base de tous les changements politiques (en particulier les changements radicaux) est le soutien du peuple. Pourquoi la population a-t-elle soutenu tous ces changements pendant toutes ces années ? Sans l'approbation populaire (bien que silencieuse), il était impossible d'abolir les élections, murer l'opposition, ni procéder à toutes les autres "réformes" des 17 dernières années. Nous avons tous vu que dès que le peuple a commencé à manifester un minimum de mécontentement et que quelques dizaines de milliers de personnes ont commencé à descendre régulièrement dans la rue, de nombreuses libertés ont été restaurées : les élections des gouverneurs ont été rétablies, les procédures d'enregistrement des nouveaux partis ont été considérablement assouplies, les filtres électoraux ont été considérablement réduits, etc. Certains diront que les gens ne sortent pas dans la rue parce qu'ils ont peur d'être mis en prison. Cependant, des personnes ont été emprisonnées pour des rassemblements relativement récemment, alors qu’au moment des grands changements politiques, personne n'a jamais été emprisonné pour être simplement sorti (combien, par exemple, de participants à la manifestation contre la répression de NTV ont été emprisonnés ?). Ainsi, que l'intelligentsia libérale le veuille ou non, tous les changements politiques de l'ère Poutine ont eu lieu avec l'approbation tacite de la majorité de la population.
Alors pourquoi la population approuve-t-elle la politique de Poutine ? Pendant des années, l'explication dominante parmi les économistes et les analystes était que tout était lié à la hausse des prix du pétrole, et que dès que le prix du pétrole commencerait à baisser, le régime de Poutine s'effondrerait immédiatement. Cependant, depuis le pic de 2008 jusqu'à aujourd'hui près de neuf ans plus tard, le prix du pétrole a été réduit au tiers, ce qui signifie que Poutine a gouverné avec des prix du pétrole en baisse encore plus longtemps qu'avec des prix en hausse. Et sa popularité est encore plus élevée que pendant les années grasses (avec une économie qui stagne et des revenus réels en baisse).
Quel est donc le secret de la popularité de Poutine auprès du peuple ? J'ai récemment comparé en détail les régimes de Poutine et d'Eltsine (http://mmironov.livejournal.com/17753.html). Il n'y a pas de différence fondamentale entre les deux, maison note une différence minime mais importante. Sous Eltsine, les intérêts des gens ordinaires ont tout simplement été ignorés. Totalement. Poutine, en revanche, tout en préservant le principe de base de l'économie russe corrompue, a accordé une certaine attention à l'amélioration du bien-être des larges masses du peuple russe.
Les propagandistes libéraux ont inventé plusieurs mythes pour expliquer le sort inévitable de la majeure partie de la population dans les années 1990. Le premier (et principal) mythe est que l'économie soviétique était en plus mauvais état que, par exemple, les économies des pays d'Europe de l'Est, ce qui explique pourquoi notre crise a été si grave et a duré presque 10 ans. Mais en réalité, c'est exactement le contraire. Le principal produit d'exportation des économies d'Europe de l'Est (y compris les pays baltes) était les produits des industries de transformation. Après l'ouverture des frontières, presque tous ces produits sont devenus non compétitifs. Le principal produit d'exportation de l'URSS était les ressources naturelles, et leur compétitivité n'a pas faibli après l'ouverture des frontières. Par convention, tout comme l'URSS exportait du pétrole et importait des biens de consommation, la Russie d'aujourd'hui vend des ressources et achète tout le reste.
Un autre mythe est celui des faibles prix du pétrole dans les années 90. On pense que ce sont les faibles prix du pétrole qui ont conduit à l'effondrement de l'URSS et, par la suite, à la grave crise que traverse la Russie. Cependant, c'est également faux. Les prix du pétrole en 1991-92, corrigés de l'inflation, étaient en réalité plus élevés qu'en 2001-02. Sachant que la production de pétrole en 1991 était supérieure d'un tiers à celle de 2001, Au début des années 1990, le gouvernement était potentiellement en mesure de percevoir 30 à 40 % de plus en termes réels sur les droits d'exportation qu'au début des années 2000 (la production de pétrole et de condensats de gaz en 1991 était de 462 Mt, à un prix nominal de 20,20 $ le baril ; la production en 2001 était de 348 Mt, à 23 $, avec une inflation cumulée en dollars de 30 % ; au total, les prix réels du pétrole en 2001 étaient inférieurs d'environ 14 % à ceux de 1991). En même temps, les droits d'exportation sur les ressources sont parmi les taxes les plus faciles à percevoir. Vous ne pouvez pas transporter du pétrole dans votre poche à l'étranger : vous mettez un compteur sur le tuyau et vous percevez les droits. Et cet argent pourrait être utilisé pour payer les salaires des fonctionnaires, les pensions, etc. Aucune économie de marché n'était nécessaire pour cela ; la base d’exploitation moderne des ressources en Russie repose toujours sur ce qui a été construit en URSS. Il ne manquait plus que la volonté politique. Collecter une partie des rentes des entreprises de ressources et les diriger vers le soutien social à la population. Mais cela n'a pas été fait. Je ne vois aucune intention malveillante de la part des gouvernements des réformateurs des années 90. Ils n'avaient tout simplement pas le temps de le faire. Au moment où un pays de cet ordre, l'une des économies les plus signifiantes du monde, s'est ouvert devant eux, pratiquement sans propriétaire, tout le monde s'est précipité pour partager l'héritage soviétique. Ils ne pouvaient penser à rien d'autre à ce moment-là. L'héritage étant énorme, le processus de partage a pris près de 10 ans. La population a été oubliée.
L'arnaque des dépôts de la Caisse d’épargne (Sberbank) est de même nature. Bien sûr, il y a eu une crise en Russie. Bien sûr, Sberbank n'avait pas d'actifs à l'époque. Cependant, ils pesaient du poids des petites économies de millions de Russes. Certains économisaient pour leurs vieux jours, d'autres pour les funérailles, d'autres encore pour le logement. Mais on a craché sur ces obligations envers la population, tout comme on a vomi le reste des obligations sociales de l'État envers ses citoyens. Parce que personne en Russie à l'époque ne croyait que les intérêts de la population devaient être pris en compte. Ici, ils pensaient à la situation internationale. C'est pourquoi les dettes de l'URSS ont été reconnues, et dès que la situation de l'économie a commencé à s'améliorer, ces dettes ont été remboursées. C'est que le prestige international est important. L'appartenance au G8 est importante, tandis que les dizaines de millions de personnes réduites aux limites de la survie, elles ne le sont pas. Quand la forêt est coupée, les copeaux tombent où ils peuvent (phrase attribuée à Lénine NdT). Si les intérêts de la population étaient ailleurs que les derniers, il serait possible, par exemple, de fixer les dépôts de la population à partir de 1991, pour commencer, sitôt l'économie sotie de la crise, à verser des compensations, au moins à partir des bénéfices de la même Sberbank (en 2016, le bénéfice de la Sberbank était d'environ 500 milliards de roubles).
Par rapport aux années 1990, Poutine a fait deux choses importantes. Tout d'abord, il a fait payer des impôts aux grandes entreprises d'extraction de ressources. Jusqu'en 2001, Lukoil, Sibneft, Youkos, TNK, Slavneft, Norilsk Nickel et d'autres grandes entreprises n'ont pratiquement pas payé d'impôts (pour une analyse détaillée de cette situation, voir http://www.mironov.fm/research/GOMEZ-MIRONOV_October_2016.pdf). Une grande partie des ressources allouées au budget a servi à enrichir les nouveaux oligarques - les amis de Poutine - mais la population n'a pas été oubliée non plus. L'indexation des revenus des fonctionnaires pendant la quasi-totalité de la période du règne de Poutine (à l'exception des deux dernières années) a dépassé l'inflation et, la plupart du temps, la croissance du PIB.
Suite à l'augmentation des salaires des employés de l'État, le secteur privé a également été contraint d'augmenter les salaires (parce que le secteur public sur le marché du travail est un concurrent du secteur privé, plus les salaires payés par l'État sont élevés, plus les entrepreneurs doivent payer pour rivaliser). En conséquence, la part des salaires dans le PIB est passée de 40 % en 2000 à 50 % en 2012 (elle se situe aujourd'hui à peu près au même niveau). Et bien que dans les pays développés, la part des salaires dans le PIB dépasse 60 %, la différence avec les années 1990 est frappante. Les gens ne se comparent pas à ce qu'ils sont en Europe, mais à ce qu'ils étaient et à ce qu'ils sont maintenant. En d'autres termes, le bien-être de la population a augmenté non seulement aux dépens de la hausse des prix du pétrole et, par conséquent, du PIB, mais aussi du fait qu'une part plus importante du PIB a commencé à aller à de larges couches de la population. C'est parce que le bien-être absolu, réel et relatif de la population s'est considérablement amélioré que le peuple soutient Poutine. C'est parce que les intérêts de la population ne sont pas en dernière place (ni non plus en première place) pour le gouvernement Poutine, alors que sous le gouvernement Eltsine, ces intérêts n'étaient pas du tout pris en compte.
Quelle alternative au régime existant les libéraux proposent-ils ? Tout le monde sait ce qu'est le régime de Poutine depuis environ 10 ans maintenant. Et depuis cette époque (et même avant), nous avons entendu des appels au changement. Le principal slogan pour le changement est "élections équitables, démocratie, économie de marché". Les libéraux poussent ce thème depuis des années. Mais chaque année, le public leur accorde un vote de défiance. Lors des dernières élections à la Douma d'État, ils ont obtenu moins de 3 % au total. Alors pourquoi le peuple ne vote-t-il pas pour eux et avec autant d'obstination ? L'opposition se plaît à tout mettre sur le compte de la censure et de l'incapacité à faire passer ses idées auprès du public. Mais il s'agit plutôt d'une explication du type "mauvais danseurs". L'audience de l'internet en Russie dépasse déjà l'audience des chaînes fédérales. Donc, s'il y avait quelque chose à communiquer, il serait possible de le faire. Il est plus probable que les gens ne veulent pas voter pour des libéraux parce qu'ils ne veulent pas se faire prendre dans le même piège une deuxième fois. À la fin des années 1980, tout le monde croyait que dès que nous aurions la liberté, le marché viendrait, la main invisible du marché s'occuperait de tout et la vie deviendrait meilleure. Mais la dure réalité de la vie est que la liberté d'expression, la démocratie et le marché lui-même ont fait tomber les richesses du pays entre les mains d'une poignée d'oligarques. Qui ont également placé les "médias libres" sous leur contrôle. Ensuite, ils choisirent les bons candidats politiques et en firent la promotion auprès de la population à partir des "médias libres" qu'ils contrôlaient. Le niveau de vie de la population baisse parce que ceux qui contrôlent les entreprises, les médias et les politiciens ne veulent tout simplement pas dépenser l'argent des impôts.
Si la “perestroïka 2“, la liberté des médias, etc. sont annoncées maintenant, l'histoire se répétera. Un petit pourcentage de la population en bénéficiera certainement. Ils se précipiteront pour partager l'héritage des Setchine, Miller, Timtchenko et Rotenberg. L'autre partie s'engagera dans la privatisation. Les journalistes y gagneront aussi : les nouveaux oligarques auront besoin de "médias indépendants" pour accroître leur influence et commenceront à s'acheter des journalistes les uns aux autres, tout comme ils achètent maintenant des joueurs de football. Le marché politique va également renaître. Les nouveaux hommes d'affaires auront besoin de nouvelles lois, de lobbyistes, etc. Seulement, comment 90 % de la population bénéficieront-ils de ces changements ? Il seront très probablement oubliés de tous à nouveau. Le marché libre ne peut à lui seul conduire à une augmentation des retraites, à des soins de santé publics de qualité ou au développement de la science et de l'éducation. Tout est fait par les politiciens auxquels la population impose de le faire. Le marché y résiste plutôt. Après tout, tout cel est financé par les impôts, et tout homme d'affaires essaie de minimiser son taux d’imposition. Ainsi, si le parti portant la bannière libertaire "Liberté, démocratie, marché" l'emporte, nous risquons d'obtenir un marché concurrentiel de grands oligarques, des médias concurrentiels avec des journalistes bien payés, une politique concurrentielle et une population pauvre. C'est pourquoi les gens ne votent pas pour les libéraux. Ils ne veulent pas sacrifier leur richesse pour que les journalistes de l'opposition puissent faire ce qu'ils aiment et que les politiciens puissent sortir de leur cachette et rouler des mécaniques.
Pour convaincre la population de voter pour vous, vous devez partir des intérêts de cette population, et non des vôtres. Vous devez les convaincre que la vie des gens s'améliorera, au lieu de se détériorer. Les salaires et les pensions seront plus élevés, les soins de santé et l'éducation seront améliorés. L'élimination de la corruption et la réduction des dépenses militaires sont des moyens de réaliser les priorités susmentionnées, et non une fin en soi. Il existe d'énormes réserves cachées dans l'économie russe, qui sont aujourd'hui gaspillées dans les poches de fonctionnaires corrompus ou dilapidées dans un tas de ferraille (l’armement NdT). Ils pourraient être utilisés pour augmenter les salaires, les pensions, les médicaments, etc. Voilà à quoi devrait ressembler le programme politique d'un homme politique qui aspire à la victoire : "Je vais améliorer la vie des gens, et pour ce faire, je vais lutter contre la corruption, garantir des élections équitables et des médias libres". Pas "Liberté des médias, démocratie et marché". C'est pourquoi je ne comprends pas les critiques si véhémentes du grand public libéral à l'égard de toute proposition visant à améliorer la vie de la population, comme, par exemple, l'augmentation du salaire minimum à 25 000 roubles.
Je ne vais pas analyser ici l'ignorance économique des arguments des opposants (pic d'inflation, ruine des petites entreprises, l'économie ne tiendra pas, etc.) Vous vous imaginez à la place de l'homme qui gagne 10 000 ou 15 000 roubles et qui arrive à peine à joindre les deux bouts. Il lit que presque tous les libéraux s'opposent à l'augmentation du salaire minimum à 25 000 roubles et qualifient cette augmentation d'injustifiée et de populiste. Il pense alors qu'il a eu raison de ne jamais voter pour eux. Poutine est au moins, d'une certaine manière (surtout en paroles peu en actes), favorable au peuple. Ses décrets de mai 2012 visaient à augmenter les salaires des médecins et des enseignants. Ces décrets sont progressivement mis en œuvre, avec retard, c'est le moins que l'on puisse dire. Mais il est observé que le bien-être de la population n'a cessé d'augmenter sous le règne de M. Poutine. Tandis que ces libéraux repoussent toute suggestion visant à améliorer mon bien-être personnel. Pourquoi voter pour eux ? Il en va de même pour l'augmentation des prises en charge de frais médicaux. Dont le niveau est extrêmement bas en Russie; la proposition de les augmenter radicalement a également été qualifiée de populiste. Peut-être que l'augmentation du salaire minimum, des pensions et des frais médicaux est populiste. Mais alors qu'y a-t-il de mal à cela, si 90% de la population vit mieux grâce à ce populisme ? Les ressources de l'économie sont là pour cela. En fin de compte, ceux qui critiquent de telles mesures, essayez de vivre pendant au moins un an avec 25 000 roubles par mois, de n'utiliser que les soins de santé publics, de ne pas vous reposer à l'étranger et de planter des pommes de terre dans votre maison (faute de quoi une grande partie de la population russe ne peut tout simplement pas survivre), puis jugez du populisme. En tout cas, si vous voulez que le pouvoir change, vous devez proposer quelque chose dont la majeure partie de la population puisse bénéficier. Si vous suivez un programme qui profite à 10% de la population progressiste et que vous laissez le reste de la population s'intégrer au marché, alors nos petits-enfants voteront encore Poutine!
