« L'article du chef de l'armée ukrainienne et vice-président de la commission parlementaire de la défense constitue en quelque sorte un événement. Et peut-être plus significatif que le discours de Poutine en Extrême-Orient. Tout simplement parce que l'article décrit des faits tangibles et sans délayage. Contrairement au discours informe et presque vide de sens de Poutine, dont il est nécessaire d'attraper au moins un contenu, à quoi les kremlinologues se sont immédiatement livrés avec enthousiasme. En Occident, l'article a été remarqué et discrètement, mais ils discutent et commentent son contenu. Le discours de Poutine n'intéresse personne d'autre que la propagande russe. Et les bourses ont réagi aux menaces de Poutine d'une manière encore plus paradoxale : au lieu de céder à la panique et à la hausse des prix, les prix du gaz et du pétrole se sont au contraire effondrés pour revenir aux niveaux du début de l'opération spéciale.
Il convient de noter que l'article des généraux contient des échéances et des repères assez clairs qui leur permettent de les confronter au résultat obtenu. Ce qui a été réalisé maintenant et ce qui le sera (ou pourrait l'être) à l'avenir. Cette année est consacrée à la réintégration de Kherson et de la région de Kherson avec un accès à la Crimée au sud. L'année prochaine devrait être celle de la résolution du problème de la Crimée et du retour aux frontières de l'Ukraine au début de l’année 2014. C'est en tout cas ce qui ressort de ce qui a été publié. Il est possible que les objectifs soient adaptés au cours des événements - c'est tout à fait normal. Ce qui n'est pas normal c’est qu'il n'y ait pas d'objectifs, du moins intelligibles, du tout.
Dans le contexte d'objectifs clairement définis "de l'autre côté", une question se pose pour "ce côté-ci" (allusion au flou qu’entretient Poutine NdT). Aujourd'hui, il a été déclaré (déclaration faite par le fonctionnaire de Russie Unie Tourtchak) qu'il serait juste d'organiser des référendums sur les territoires libérés le 4 novembre, jour férié. Un chiffre de référence de 80 % des électeurs a déjà été fixé. Il ne fait aucun doute que l'objectif sera atteint, même si les bureaux de vote sont en réalité vides ou presque vides.
Le problème ici est évident : bien sûr, il y a un certain nombre de personnes qui sont favorables à l'adhésion à la Russie. Je ne juge pas de ce qu’il en est. Cependant, la prudence est une émotion humaine normale lors d'événements catastrophiques. Elle est également inhérente à la mentalité ukrainienne bien qu’on la montre du doigt avec mépris, la nommant "хатаскрайничество", mais soyons francs : à l'heure où l'avenir des territoires semble très incertain, ce type de position ressemble davantage à la sagesse de tous les jours : Vous réglez d'abord ça là-bas, nous sommes là. Nous vivons ici. Et l'on peut comprendre d'autant plus les craintes des gens dans le contexte de l'offensive en cours des Forces Ulkrainiennes, ainsi que le très faible soutien qu’affiche le Kremlin envers ceux "nous n'abandonnons pas". On les lâche au conraire, et comment ! Donc il y a matière à douter sérieusement des 80 %, soyons francs. Mais de telles évidences ont-elles jamais arrêté personne ?
En somme, l'avenir de l'opération spéciale semble de plus en plus sombre, tout comme ses résultats. En même temps, l'optimisme prudent des généraux ukrainiens semble également excessif, car il repose sur un facteur plutôt incertain : le soutien de l'Occident. L'Occident, c’est sûr, ayant empoché une chance exclusive et presque unique de résoudre son problème russe, qui plus est de mains étrangères, fera tout pour ne pas la manquer. Il n'y a pas à se poser de questions : des chances de cet ordre sont extrêmement rares, les conditions sont tout bonnement épatantes et le nombre d'erreurs et de mauvais calculs de la part du Kremlin littéralement hors norme.
Cependant, l'Occident a ses propres limites et ses contradictions. Dans une coalition de cinquante États, il serait absurde qu’il n’y ait pas de contradictions, et de sérieuses, qui relèvent des principes. Outre les intérêts nationaux et contradictions interétatiques, il existe, comme toujours, de graves désaccords entre les "faucons" hypothétiques et les non moins hypothétiques "colombes", qui sont d'accord pour vaincre le Kremlin, mais pas sur la manière de le faire et ont souvent des conceptions diamétralement opposées. Ce qui est d’ailleurs explicable : l’objecitf d'infliger une défaite militaire à un pays nucléaire n'a encore jamais été fixé en termes pratiques. Et il ne s'agit même pas d'utiliser ces armes sur le champ de bataille - cette menace apparaît, curieusement, comme un moindre mal. La défaite de la Russie peut entraîner un effondrement incontrôlable avec d'autres processus destructeurs, auquel cas les armes nucléaires, dont le contrôle sera inévitablement, sinon perdu, du moins affaibli, commenceraient effectivement à représenter une menace sérieuse et, surtout, non systémique, dont on ne sait pas très bien quoi faire ni comment la traiter.
Par conséquent, les "colombes" (qui ne sont pas vraiment "colombes") sont favorables à un étranglement lent et progressif avec une transition brusque et soudaine vers une procédure de retrait complet des armes nucléaires et de contrôle des installations dangereuses sur le territoire russe. Le temps que cela prendra - un an, deux, cinq - n'a pas d'importance. Les "faucons" ne sont pas d'accord avec cette formulation de la question, soulignant à juste titre qu'une crise prolongée (alors que les opérations de combat correspondent à la définition d'un conflit militaire de haute intensité - une crise de niveau macro-régional au moins) - bref, conduire une guerre lente et pénible recèle de gros risques. Le seul fait de prolonger le processus crée des risques qui ne peuvent être anticipés. En définitive, les uns et les autres ont raison. Et cela contraint les généraux ukrainiens à baser leurs calculs sur un terrain plutôt instable.
Enfin, il y a aussi le facteur intérieur russe, qui n'est pas pris en compte simplement parce qu'il est presque impossible à modéliser et simuler de manière cohérente. Ce qui se passera exactement en Russie même au cours de ce conflit de plus en plus long n'est clair pour personne. Il y a plus de deux ou même trois possibilités. Et il est presque inutile de construire et de planifier sur de telles hypothèses. Le modèle de travail est un "plan A" et un "plan B". Dès que des scénarios et des plans supplémentaires commencent à s'y ajouter, autant dire qu'il n'y a pas de plans. Par conséquent, le facteur russe interne dans tous les calculs est mis entre parenthèses et l'hypothèse par défaut est qu'il n'y en aura pas du tout. C'est-à-dire que la situation à l'intérieur de la Russie sera statique par rapport à la situation actuelle.
Tout cela fait que le raisonnement des généraux ukrainiens, bien que raisonnable, comporte un certain nombre de variables non calculées. Bien entendu, il ne s'agit pas d'un reproche aux auteurs de l'article - il n'est pas possible aujourd'hui de décrire en détail la trame de cette année et de l'année prochaine.
Tout ce qui précède nous oblige à conclure qu'un chaos croissant s’installe dans ce qui est en cours. Ce n'est ni mauvais ni bon - c'est l’aspect typique de tout processus catastrophique, car un conflit prolongé, en raison de son amertume et de l'incapacité de parvenir à un accord, se transforme généralement en une guerre jusqu'à la victoire (et plus souvent encore dans les conflits d'épuisement, ce n'est pas un vainqueur mais un perdant qui est déterminé : celui qui se retire de la bataille par incapacité à poursuivre le combat. Le gagnant dans un tel cas est celui qui a tenu bon. Il est clair que dans appariement Ukraine-Russie, il n'y aura pas de gagnant. Il n'y aura que des perdants. Le gagnant sera celui qui se tient à l’écart de ce conflit).
Néanmoins, le chaos se conclut toujours par un ordre, tôt ou tard. Les lois de la synergie sont tout à fait certaines dans ce cas là. Par conséquent, la situation actuelle, totalement instable et chaotique, atteindra tôt ou tard un "plateau" prévisible, où tous les processus prendront une forme relativement gérable. C'est à ce moment que le facteur structurel chez l'adversaire va jouer son rôle : celui qui disposera le plus de structure (c'est-à-dire de capacité à prendre des décisions managériales plus rapidement et avec moins d'erreurs et à les mettre en œuvre dans la vie réelle, c'est-à-dire à réaliser leur mise en œuvre) sera le gagnant. L'autre partie perdra par conséquent.
Je pourrais deviner qui sera qui dans cette paire, mais je préfère garder mes considérations pour moi. Je peux seulement dire que le fait d'avoir des alliés jouera ici un rôle décisif, pour des raisons évidentes. https://t.me/a_nesmijan_longread/62
