Vu de France, la situation des intellectuels russes est globalement peu enviable. Ils seraient en butte à toutes les avanies car un pouvoir borné tel que celui du Kremlin ne saurait supporter la moindre manifestation de culture et d’esprit. C’est l’impression générale si l’on survole le sujet ; elle n’est pas fausse mais, comme toujours dans une situation aussi grave, il ne manque pas de thuriféraires du régime, de son système et de son étonnant choix de vaincre. Stopper l’Occident, faire reculer ses valeurs et choix de civilisation n’étaient pas des buts nettement revendiqués par Moscou. Ces ambitions étaient énoncées par Téhéran, Pyongyang… et Pékin à mi-voix. Désormais, le nombre de “résistants“ à notre emprise s’accroit. Il est plus important que celui des opposants déclarés. Une bonne part des pays qui ne sont pas associés aux sanctions contre la Russie se définit aussi contre notre façon de vivre, sans nécessairement vouloir le revendiquer. Revenons aux intellectuels russes, gens de plume, de scène, de plateaux de tournages ; il ne se passe pas de semaine sans qu’une célébrité soit mise au ban de la société pour avoir nommé guerre ce qui ne doit pas avoir de nom, pour avoir mis en doute la victoire de la grande Russie. Le premier pallier de sanctions est la qualification officielle d’ “agent de l’étranger“. Elle a été donnée à une majorité de journalistes connus et vient d’être attribuée à Andreï Makarevitch, le grand-père du rock russe. Qu’il semble légitime de stigmatiser enfin alors qu’il fut, depuis 1969 et sans discontinuer, un importateur et adaptateur de sonorités anglo-américaines et qu’on a fait de lui une star intouchable à compter d’un mémorable concert à Tbilissi en 1981, préférant exalter sa contestation douce pour mieux freiner les ardeurs plus débridées d’autres groupes qui ne pourront émerger et trouver un public qu’après 1986.
Un « grand fan du groupe de rock anglais The Beatles » nous dit Wiki, qui fut adulé par sa génération, « a sorti huit albums solo... est l'auteur de plusieurs recueils de poésie et de deux volumes de mémoires. Makarevitch s'intéresse également à la peinture. Il a accompagné Mikhail Gorbatchev sur son album solo en 2009 ». Makarevitch énerve la droite nationaliste avec ses concerts de bienfaisance en Ukraine, au profit de personnes déplacées, le premier donné en août 2014. Stigmatisé comme l’un des “13 complices de la Junte fasciste“, il ne cède pas, compose une chanson trilingue avec le groupe ukrainien Haydamak et le chanteur polonais Maciej Maleńczuk une nouvelle chanson : Тільки любов залишить тебе живим /Only love will keep you alive. Il a soutenu les manifestations de 2020-2021 en Biélorussie et critiqué l'invasion russe de 2022…
On a donc ainsi de véritables agents de la propagande occidentale qu’il convient d’expulser mais qu’on se contentera de museler. On a aussi des pêcheurs en eaux troubles qui ne disent ni oui ni non ou ne se déclarent dans l’opposition qu’à partir du moment où le soutien financier des oligarques du régime fait défaut. C’est le cas du cinéaste Khrzhanovsky auquel on doit le film fleuve qui fit scandale : DAU. Raillé ici par la fameuse critique Zinaïda Prontchenko dans son canal Hateatleisure https://en.wikipedia.org/wiki/Zinaida_Pronchenko
« Un ancien camarade de classe m'écrit aujourd'hui : je suis désolé, mais sérieusement, ne ressens-tu pas ta part de responsabilité collective dans le fait que le DAU ne soit pas vu par les masses ? En définitive, la tragédie n'a pu être évitée (((. Un autre de mes camarades de classe avait lu une interview d'Ilya Khrzhanovsky sur la guerre à mon ami Anton Doline. J’ai du me brancher. Ce que je voudrais dire, c'est qu'Ilya Khrzhanovsky, individu passablement désagréable, s’est posé à Erevan et raconte qu'il savait tout dès 2007 et que c’est pour ça qu’il est parti immédiatement. À vrai dire, non, car il a continué à se goinfrer jusqu'en 2020 et même jusqu'en 2022, se mettant à laper dans la paume de Friedman. Bien que, attendez, contrairement à Adoniev, Friedman est un oligarque ukrainien, bien que sous sanctions occidentales, eh oui, l'Occident ne prend pas d'ordres de Khrzhanovsky, il s'est moqué de Mito lors de la pré-Berlinale, alors qu’en fait Adoniev sponsorisait la vie d'Ilya Andreievich à Londres. Vous n’y êtes pas. Ce que c'est que l'Occident ! Dans la nuit du 23 au 24 février, Khrzhanovsky a rencontré Tarantino dans un bar de Tel Aviv et il s'est avéré que Quentin était un enfant spirituel typique du vice, non sans raison : son style postmoderne inclut des critères flous du bien et du mal. Un autre DAU, Moscou à Kharkov, le texte continue à être écrit dans le ciel par la main de Khrzhanovsky, Special War Operation participe d’un projet prophétique... Bon sang, six mois de guerre, il semblerait qu'absolument tout se soit effondré et ait tourné au sang, à la sueur et aux larmes, sauf l'égocentrisme (l'idiotie) de non-grands cinéastes russes. Mais Maria Kouvshinova et moi n'abdiquons pas notre responsabilité - celle de nous promener le reste de notre vie dans nos sous-vêtements soviétiques, nous qui avons empêché sa déconstruction. 19/8/22 »
NdT : Adoniev, oligarque au passé sombre a été le principal mécène de Khrzhanovsky pendant plus d’une décennie. De mauvaises langues disent qu’il a tenté ainsi de se faire une réputation honorable mais qu’il n’a pas réussi à rehausser son prestige et reste boudé par de plus riches et puissants. Friedman, oligarque russe sanctionné (Alfa-Bank) a demandé la nationalité ukrainienne au bout de deux mois de guerre, déclarant n’avoir jamais été vraiment russe car né en Ukraine. Il semble espérer échapper aux sanctions et pouvoir consacrer un partie de sa fortune dégelée à la réhabilitation de zones ravagées par la guerre.
Ci-dessous, un post vengeur de Prontchenko sur le festival international de Moscou présidé par l’inamovible réalisateur officiel Nikita Mikhalkov et ceux qui ne rechignent pas à travailler pour ce commanditaire :
« Pour le quatrième jour consécutif, je suis en présence de raisonnements hargneux sur des questions urgentes : - Dois-je (ou puis-je) travailler pour Mikhalkov au MIFF ? - Devrais-je (ou puis-je), si je ne travaille pas pour Mikhalkov, au moins couvrir son festival ? - Et faut-il (est-il permis) de remettre un prix pour la "contribution au cinéma mondial" à Konstantin Khabensky lors de l'ouverture du MIFF ? En principe, on peut faire presque tout sauf le vol et le meurtre, surtout si l'on tient compte du fait que même avant la guerre, les films de Mikhalkov/IFF/Khabensky étaient des merdes sans nom, alors pourquoi faire des histoires maintenant ? Ce qui est intéressant, c'est autre chose. Ici, le directeur de la cérémonie d'ouverture (et probablement de clôture) du festival va être Alexey Agranovitch, ancien directeur artistique du Centre Gogol et laquais des 146 grands de ce monde. "Ma ville Moscou", son interview est parue hier dans le Moskvitchmag. Dans ce texte, Agranovitch se réjouit que Moscou soit depuis longtemps "aussi bien que les capitales européennes", que Moscou ait "des parcs très humains", même si lui, "en tant qu'automobiliste, est devenu mal à l'aise dans le centre." Il déplore et "veut modifier le consensus qui veut que les étangs du Patriarche soient devenus une aire de restauration" et s'inquiète encore du fait que dans la capitale "il y a une distance entre un homme en civil et un policier" et que nos forces de l'ordre sont loin d'être idéales. L'interview a été publiée à l'occasion de la première, demain, de la saga d'aventures "Elizabeth" sur la chaîne Rossiya, ce qui signifie qu'il est peu probable qu'Agranovitch ait rencontré le correspondant avant la guerre. En bref, tout est possible, les gars, mais pour arriver à quoi ? Préservation de la culture/de l'individu/du statu quo/du conflit entre les citoyens et les organes de maintien de l’ordre, ou pour donner aux parcs de Moscou un aspect humain ? »
28/8/22
Ainsi, le climat ne semble pas serein dans le biotope naguère admirable des “intelligents“ de Russie ! Un petit monde morcelé, installé largement hors frontières et qui, voyant fondre ses faibles ressources comme neige au soleil, s’interroge sur le prix de ses convictions.
