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Si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors.

Deux sages

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La retraite confuse de l’armée russe n’est pas passée inaperçue dans les réseaux sociaux en Russie, malgré le silence entretenu au sujet de la guerre par la menace constante d’amendes et de peines de prison. L’échec militaire fait l’effet d’un séisme, surtout dans les milieux nationalistes exaltés ou des va-t-en guerre sûrs de leur fait et opposés à toute armistice, tels ce pauvre Douguine, ont été douchés. Nous vous proposons deux commentaires de la situation. Le premier par le vétéran de la gauche Kagarlitsky et le second par un jeune journaliste du quotidien Kommersant qui cache son nom et se définit comme une sorte d’oiseau parleur… Il ne s'agit pas d’influenceurs à grande audience comme ceux que nous traduisons plus souvent mais ils concluent en peu de mots et annoncent un changement de climat :

I/ « N’allez pas dire que vous n'avez pas été prévenu. Dès le premier jour de cette marche sur le pays voisin, j'ai expliqué, comme beaucoup d'autres, que cela ne se terminerait pas bien, que peu importe les explications et les slogans utilisés pour justifier ce qui se passait, il n'y avait aucune chance de succès. Il n'y en avait pas depuis le début. Parce que l'entreprise était condamnée dès le premier jour. L'économie et l'armée n'étaient tout simplement pas à la hauteur en termes de quantité des ressources pouvant être utilisées pour assumer les tâches à accomplir. Et aussi parce que personne n'a pris la peine de fixer des objectifs clairs, parce que le but n'a pas été formulé et compris par ceux qui ont donné l'ordre fatidique. Et puis, bien qu'il soit clair que les dirigeants d'aujourd'hui sont à des années-lumière de Souvorov et de Koutouzov, on ne voit pas comment Souvorov et Koutouzov se seraient tirés d’une telle situation. Ils n’auraient pas pu commettre quoique ce soit de ce genre, car ils avaient un honneur professionnel dont on ne peut pas parler aujourd'hui.

Il est ridicule de crier qu'on n’a pas agi avec "assez de force", car ils ont utilisé tout ce qu'ils avaient en stock et même plus, en essayant d'extraire quelque chose des archives de la période soviétique (déjà bien qu'ils n'ont pas utilisé des armures de la collection de l'Ermitage et du Palais des Armures).

Il est inutile de hurler à la mobilisation ; des mesures de cet ordre doivent être préparées au fil des ans, et en l'absence de professionnels compétents et de plans préétablis, des initiatives de ce genre ne peuvent mener qu'au chaos.

Il est inutile d'exiger le remplacement de certains imbéciles par d'autres, car le système n'a personne d'autre en réserve. Et il ne sert à rien de s'indigner de la trahison, car le principal acte de trahison vis-à-vis de l'armée et du peuple est l'existence même de ce système. Si quelqu'un cherche des "centres de décision" qui n'auraient prétendument pas été mis au pas, il cherche clairement au mauvais endroit...

Cela signifie-t-il qu'il n'y a pas de coupables ? Pas du tout. Les coupables doivent être recherchés non pas parmi les auteurs d'une mission que l'on sait insoluble, mais parmi ceux qui l'ont fixée.

Bien sûr, tout le monde connaît le principal coupable. Son portrait est accroché partout. Mais il ne faut pas oublier ceux qui ont justifié publiquement les mesures qui ont conduit le pays au désastre. Et au final, un changement systématique de politique est nécessaire.

Ces changements sont plus ou moins évidents. Les amendements constitutionnels imposés par un plébiscite bidon doivent être abrogés. Dissoudre la Douma d'État discréditée, et avec elle tous les partis qui y sont représentés, en jetant les bases d'un véritable système multipartite formé par les citoyens eux-mêmes. Les commissions électorales actuelles, à commencer par la Commission centrale, devraient également être dissoutes.

Les recteurs d'université qui ont signé la honteuse lettre de soutien à l'effusion de sang devraient être démis de leurs fonctions et l'autogestion universitaire devrait être rétablie. Il faut démanteler la machine de propagande qui engloutit une quantité folle d'argent. Permettre aux personnes ayant des points de vue différents d'exprimer leurs opinions sans la menace de représailles.

Et ne pensez pas que cela apportera le bonheur global, la reprise économique, la justice sociale ou la fin es problèmes de voisinage. Nous aurons simplement une chance (pour l'instant ce n’est qu’une chance) d'échapper à la catastrophe. » Boris Kagarlitsky 12/09/2022


II/ « J'observe comment le “secteur Z“ des réseaux sociaux (partisans de la guerre NdT) réagit au Tsushima ukrainien et quelles conclusions il en tire. Les partisans d'un État fort et d'une main ferme crient aujourd'hui plus fort que les opposants de Tbilissi que l'armée - et la machine étatique dans son ensemble - est construite sur des mensonges, du lavage de cerveau et un manque d'initiative. Ils critiquent Russie Unie et Shoïgu autant que Navalny. Et ils admettent même que les Ukrainiens ont fait travailler leurs méninges pendant huit ans, tandis que les autorités russes n'ont rien fait d'utile. Et ils attendent, attendent, attendent le changement.

Il est temps pour le secteur Z de faire un pas de plus et d'admettre qu'un État vraiment fort est celui qui possède :

  • une large palette de médias indépendants de l'État qui montrent au public et au gouvernement la situation réelle du pays et de l'armée ;

  • une véritable vie politique et une rotation du pouvoir, ce qui permet aux talents, et non aux fidèles, d'entrer au gouvernement ;

  • divers organismes à but non lucratif utiles qui savent résoudre rapidement les problèmes locaux - qu'il s'agisse d'aider les victimes de violences domestiques ou de collecter des fonds pour des caméras thermiques - et qui indiquent aux autorités les lacunes de la législation à combler ;

  • Une lutte réelle et systémique contre la corruption - une situation où les ministres ont des propriétés sur Roublyovka alors que l'armée ne dispose pas de rations correctes;

  • Une réelle diversité de la société et la volonté de l'État de protéger tous ses membres - afin que les homosexuels de talent puissent vivre paisiblement dans leur pays et en tirer profit plutôt que d'être contraints d'émigrer ;

  • Un système de rétroaction réaliste entre le gouvernement et la société ;

  • Un pouvoir judiciaire fort et indépendant, qui est un élément clé du développement réel de l'État lui-même.

En d'autres termes, paradoxalement, un État fort est un État qui s'est fixé des limites strictes et qui les respecte. Tout comme un athlète devient plus fort en suivant un régime alimentaire et un programme d'entraînement honnêtes.

À Donetsk, j'ai eu une longue conversation avec un volontaire, citoyen russe et ex-officier soviétique. Lorsque je lui ai demandé de quoi il en retournait, il a répondu : "En 1991, nous avons pris un mauvais virage avec l'ensemble du pays - et nous avons suivi une fausse route pendant 30 ans. Maintenant, nous allons revenir en arrière pour aller dans la bonne direction“.

Le Tsushima ukrainien est une leçon amère indéniable pour ces personnes. Le marais du secteur Z collectif sera-t-il capable de comprendre que l'État des citoyens est plus fort qu’un État des flics ? Seront-ils capables d'admettre qu'une université libre, avec toutes ses inévitables bizarreries, sera toujours plus efficace qu'une charachka ? (prison spéciale pour scientifiques, le premier cercle du système concentrationnaire soviétique NdT https://fr.wikipedia.org/wiki/Charachka )

Ce milieu est-il capable de se dire honnêtement que toutes ces années ont été perdues par enlisement dans le sable et, nous le voyons désormais, dans le sang. Sera-t-il capable d'aller dans la bonne direction : vers un État fort de ses citoyens et non de ses mensonges ? » https://t.me/Crexcrexcrex Sasha, 36 ans, trois chats, journaliste pour Kommersant et Advocate-Street, le 12 septembre.