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Du camp au front

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L’opinion russe (ou du moins ce qui semble en rester) se scandalise d’une nouvelle qui n’a de nouveau que la confirmation en images d’un fait avoué depuis quelques mois. La Russie manque de soldats et propose aux prisonniers de droit commun de s’engager dans les troupes mercenaires qu’elle a lancé dans la guerre d’Ukraine. La nouveauté est l’apparition de Prigojine, chef du corps d’armée privée “Wagner“, fameux cuisinier de Poutine, au milieu d’un camp de concentration. Il y aurait proposé des remises de peine et l’effacement des casiers judiciaires. Comme le savent les historiens, la même chose est arrivée fin 1941 et courant 1942 : Staline a proposé d’élargir tous les condamnés qui voulaient bien aller au combat contre l’envahisseur allemand. Des dizaines de milliers de prisonniers ont été intégrés à des bataillons disciplinaires dans lesquels la mortalité était extrêmement élevée. Cette similitude historique n’a pas, aux yeux des Russes, lieu d’être donnée pour justification car la guerre d’aujourd’hui n’est en rien comparable à celle de 1941-45. Deux de nos chroniqueurs préférés commentent l’affaire aujourd’hui 15 septembre :

1/ Pavel Pryannikov

« Ce qui distinguait le système de la Nouvelle Russie (nouvelle par rapport à l’URSS NdT), c'est qu'il reposait formellement sur l'État de droit. Même s'il s'agissait en l’occurence d’une loi des plus brutales, elle était exécutée en vertu de procédures approuvées au nom d'un certain mécanisme. Mais que voyons-nous maintenant avec le recrutement de prisonniers dans le corps expéditionnaire ? L’absence totale de légalité, pas même formelle.

Tous ceux qui ont été emmenés des colonies au front sont de jure des évadés. Ou bien existe-t-il une loi secrète sur ce phénomène ? Des amendements secrets au droit pénal ? Comment pouvez-vous donner des armes cannelées à des condamnés ? Essayez d'obtenir le droit à un fusil de chasse même une fois votre peine purgée.

De plus, quels seront les paramètres de l'amnistie après 6 mois au front ? Qui contrôle cela, l’administration pénitentiaire fédérale ? Les accompagne-t-elle aussi au front ? Si ce n'est pas le cas, pourquoi a-t-on confié ça à une entité commerciale privée ? Où sont les documents, les procédures sur ce point ? Qu'est-ce qui empêche les maniaques, les tueurs en série, les terroristes, etc. d'être libérés des colonies pénitentiaires et d'être inscrits sur papier au front, alors qu'ils sont assis à l'arrière ou même chez eux. Qui va vérifier cela ? En d'autres termes, ils ont ouvert une voie légale pour la libération anticipée des prisonniers - par exemple, pour ceux qui purgent encore une peine de 15 à 20 ans. Je peux imaginer l'argent à gagner par légalisation d’une telle "amnistie".

Pour la première fois, le Système a désactivé son légalisme. Un signe qu'il commence à se détraquer. PS Et maintenant, ces mêmes membres de la Douma d'État, qui réclament actuellement la mobilisation générale, devraient de toute urgence tirer la sonnette d'alarme : qu'est-ce que cette amnistie privée et autodidacte pour des condamnés en vertu d’articles graves ? Mais pas du tout, ils n’en font rien. »

2/ Anatoli Nesmiyan

« La vidéo d'hier montrant un homme ressemblant à Evgeny Prigojine en train de recruter des mercenaires parmi les prisonniers contraint à admettre le fait indéniable que l'État en Russie est en état de désintégration. Entré dans sa phase finale, son stade terminal.

Un particulier, même mandaté et quelque soit ce commanditaire, ne peut pas entrer dans une colonie pénitentiaire pour extraire les prisonniers en masse. Automatiquement, le directeur de la colonie pénitentiaire devient lui-même un criminel, tout simplement parce qu’aucune base juridique n'existe pour un tel acte.

En fait, la rupture a commencé il y a bien longtemps. Dès l'époque où le Führer s'est lancé dans un second tour en 2012, s’essuyant positivement les pieds sur la Constitution - sinon sur sa lettre, du moins sur son esprit -, quand la Cour constitutionnelle s'est d'abord réfugiée dans sa loge et ensuite a commencé à opérer "sur appel". Aujourd'hui, la rouille ne ronge pas seulement les structures supérieures de l'État, mais elle est descendue jusqu'en bas de l'échelle. La loi a cessé de fonctionner dans le pays, ce qui signifie qu'on a un territoire, une population, mais pas d'État. Il y a juste un certain groupe criminel organisé qui a finalement adopté un concept et qui gouverne strictement en fonction.

Les paroles du procureur Roudenko au procès de Nuremberg deviennent littéralement prophétiques en ce qui concerne la Russie : "...La cour a jugé les criminels qui ont pris possession de l'État tout entier et ont fait de l'État lui-même un instrument de leurs crimes odieux...". El Mouride »