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Equilibre des forces

- Posted in Lettres internationales by

Totalement incompétents en art de la guerre et affaires militaires, nous traduisons deux posts de Nesmiyan /“el-Murid“ qui semble en avoir une certaine compréhension en tant qu’ancien correspondant de guerre, notamment en Irak et Syrie :

I/ « L'offensive des forces armées ukrainiennes sur certaines parties du front, ainsi que l'arrêt complet de l'offensive de l'armée russe après six mois de combats, indiquent une égalité des forces établie. On peut comprendre qu'il s'agit d'une situation temporaire, car tôt ou tard, la balance penchera d'un côté ou de l'autre. Et ensuite, ça bascule dans l'autre sens. Puis à l'inverse. Dans un abattoir de longue durée, il ne peut en être autrement.

Je rappellerai que juste après les six premiers mois de la guerre, Hitler a encaissé une contre-attaque près de Moscou, qui a confirmé ce que les généraux allemands avaient compris trois mois auparavant : l'échec du Blitzkrieg. Ensuite, il y a eu le blocage de l'armée soviétique, trop faible pour faire basculer la guerre, suivie de l'offensive d'été d'Hitler, Stalingrad et ainsi de suite. Une guerre d'attrition est une affaire lente et opiniâtre. Si, dans une guerre éclair, le rôle clé est joué par le rapport et le niveau de difficulté des structures organisationnelles, dans une guerre prolongée, c'est le facteur ressources qui prend le dessus.

On a l'impression d'avoir une grande Russie et une bien plus petite Ukraine. Mais cette Ukraine est une Ukraine+ Bien entendu, les quarante pays alliés ne sont pas prêts à plus et ne vont pas donner leur maximum, mais ce n'est pas nécessaire : le rapport entre le PIB global de la coalition des quarante et celui de la Russie est des dizaines de fois supérieur, ce qui n'est clairement pas en faveur de la Russie. En fait, si les rapports indiquent que la Corée du Nord nous livre déjà ses munitions et que l'Iran (qui n'est pas un pays avancé dans le domaine militaro-industriel, mais qui dispose d'un arsenal moyen assez solide) nous livre des drones, c’est qu’apparemment, nos propres capacités approchent de la limite. Des individus sont également recrutés dans ces groupes sociaux qui, pour le moins, sont textrêmement peu aptes au service militaire.

Dans le même temps, le régime ne lance pas la mobilisation. L'explication la plus probable est que le système de mobilisation suscite de sérieux doutes quant à sa capacité à fonctionner, même auprès des observateurs défaillants du Kremlin. Il parvient encore à réaliser un événement relativement routinier, à savoir la conscription annuelle, mais il suffit de rappeler que le système de santé était lui aussi capable de faire son travail habituel jusqu'au début de l’année 2020. Sitôt qu'il est entrée en crise (la question de savoir si la crise était artificielle ou si quelque chose s'y est réellement passé est distincte), il s'est effondré. Le million de morts qui ont été répertoriés sur un ton neutre comme une surmorbidité ont été les victimes bien réelles d'une guerre dans laquelle le belligérant n'était manifestement pas préparé à quoi que ce soit. Les combats actuels montrent exactement le même résultat. Atteindre le million de victimes est, heureusement, une absurdité totale, mais les pertes cumulées des deux camps ont maintenant clairement dépassé les six chiffres.

En général, malgré les cris et les gémissements de l'opinion publique ultra-patriotique, le régime n'est pas pressé d’annoncer la mobilisation. Le problème ici n’est qu'il soit difficile de commencer, mais qu’on ne sait tout simplement pas ce qui va se passer ensuite. Le remède peut s'avérer pire que la maladie. Et il sera impossible d'arrêter la mobilisation si quelque chose tourne mal. Il s'agit d'un billet unique. L'opinion publique ne veut pas prendre en considération ce facteur très particulier, il lui semblerait qu’on veut charger des chars avec des sabres.

Pour l'instant, on peut grosso modo affirmer que l'équilibre des forces a été atteint. C'est le constat absolument assuré du moment. On peut aussi être certains que les Forces Ukrainiennes n’auront, à ce stade et sans équivoque, pas assez de ressources pour résoudre en un seul tour le problème du retour des territoires et des conditions qui prévalaient avant le 24 février. Tandis que l'Occident, dans son ensemble, n'a pas pour objectif une défaite rapide du Kremlin, mais un autre but : son épuisement. Par conséquent, l'Occident soutiendra l'impulsion offensive de Kiev jusqu'à une certaine limite, après quoi il la ralentira sous des prétextes plausibles. Et invitera Poutine à deuxième tour de valse.

Bien entendu, des fluctuations soudaines sont toujours possibles. On a une crise énergétique en Europe, des troubles sociaux… mais rien d'extraordinaire n'est ici à prévoir. L'Europe passera l'hiver à coup sûr, les émeutes ? eh bah, les émeutes, ça arrive. Mais si la situation dépasse certaines limites et frontières, et que l'Européen moyen devient incontrôlable, il faudra trouver une raison sérieuse pour l'effrayer ; de telle manière qu'une maison froide lui semble une perspective plus acceptable que, par exemple, un désert nucléaire brûlé. Ainsi, si les paramètres de la crise changent en Europe, les contributions au profit du territoire ukrainien peuvent également changer. Avec un niveau de probabilité aléatoire, mais qui reste plausible. Le 6 septembre 2022 https://el-murid.livejournal.com/5220078.html

II/ « Une question légitime se pose : quel pourrait être, si l'on écarte les énoncés abstraits "affaiblir la Russie", voir "briser la Russie", le but de l'OTAN dans le conflit entre la Russie et l'Ukraine ? Le premier est très imprécis, le second est à la fois imprécis et ses implications comportent de gros risques. Tout simplement parce qu'il faut avoir le cœur bien accroché pour prévoir l'évolution de la situation sur un territoire où se trouvent les armes de la précédente civilisation de haute technologie, lorsque ce territoire perd l’actuel semblant de contrôle. Et qu'il faudra réagir d'une manière ou d'une autre.

Très probablement, c'est précisément cela, plus expressément son élimination qui peut être une tâche très concrète et, surtout, tout à fait réalisable, si certaines conditions sont remplies, que l'Occident peut essayer de résoudre. Et dans une certaine mesure, les développements le suggèrent.

Que faudrait-il précisément mettre en place pour qu'une telle tâche passe de la catégorie du discuté à celle du réalisable ? Il n'y en a vraiment pas beaucoup. La première condition, bien sûr, est d'empêcher l'utilisation systématique d'armes nucléaires, car une telle évolution ne s'est jamais produite dans la pratique et comporte donc des risques difficiles à prévoir. Permettez-moi de préciser que cette restriction s'applique spécifiquement à "l'utilisation systématique" ; auquel cas une utilisation unique n'est pas critique.

La deuxième condition découle d'une prémisse claire : il n'est possible de confisquer ses armes de destruction massive à la Russie que par le biais d'un ultimatum ; personne ne prendra une telle mesure volontairement. Un ultimatum ne peut être lancé que dans un seul cas : la défense stratégique de la Russie en tant que système intégré est soit gravement perturbée (ne serait-ce qu'à un seul endroit), soit tout aussi gravement affaiblie. Ce n'est que dans ce cas qu'il serait judicieux de lancer un ultimatum et, surtout, de "presser l'ennemi" le plus rapidement possible, en le forçant à se conformer à ces exigences.

Nous ne nous pencherons pas sur le récit du Kremlin, qui a brusquement lancé un ultimatum à l'OTAN pour exiger le retour aux frontières de 1997. Il est assez clair qu'il s'agit d’un cas d’école qui notifie la stupidité insurmontable de ceux qui l'ont proposé. Si vous n'êtes pas en mesure de vous faire respecter de l'ennemi, il est préférable de ne rien faire du tout plutôt que de faire la preuve que votre QI est négatif. Vous aurez l'air plus intelligent.

En fait, ces deux conditions sont la clé, si l'OTAN décide vraiment de résoudre le problème du retrait des armes de destruction massive de la Russie en créant les circonstances les plus favorables pour cela. Là encore, il faut comprendre que de telles circonstances résultent d'une combinaison de divers facteurs et constituent un processus dynamique, ce qui signifie que la fenêtre d'opportunité pour l'OTAN sera assez courte.

Comment voyez-vous la solution à ce problème comme un "tout" ?

Je pense qu'il devrait comporter au moins deux phases. Une longue phase préparatoire et une courte (idéalement très courte) phase décisive. Et si la première phase doit être construite sur des facteurs objectifs et avoir un format mesurable, la deuxième phase est purement psychologique, lorsque vous désactivez la capacité de pensée rationnelle de l'adversaire et ne lui laissez pas le temps d'évaluer ce qui se passe.

Ce qui est intéressant, c'est que la phase préparatoire est déjà en cours et qu'elle se développe, comme les Américains aiment tant le faire, selon deux scénarios à la fois : le plan "A" et le plan "B". Pour l'instant, il est impossible de dire lequel est "A" et lequel est "B".

L'objectif de la première phase des deux plans semble assez évident : la défense stratégique russe devrait être considérablement affaiblie dans une ou deux directions. Nous pouvons constater que cela s'est déjà pratiquement produit dans la Baltique. Pour la première fois depuis Pierre le Grand, la Russie est littéralement "pressée" hors de la mer Baltique et clouée sur ses rivages. L'OTAN se réfère déjà ouvertement à la mer Baltique comme étant une mer intérieure de l'alliance, c’est déjà la phraséologie des politiciens occidentaux.

Sur la mer Noire, la situation n'est pas encore aussi critique, mais après la perte du Moskva et la transformation de Sébastopol en redoute de première ligne, qui a obligé à disperser les structures de la flotte de la mer Noire, en déplaçant certaines d'entre elles à Novorossiysk, il est évident que cette direction s'est également considérablement affaiblie.

La tâche de l'OTAN est maintenant de renforcer constamment cet affaiblissement par étapes et au moyen de mesures limitées mais systémiques, en prenant un ou deux pas d'avance sur les contre-mesures possibles. C'est-à-dire d’affaiblir les défenses stratégiques de ces zones plus vite qu'elles ne seront restaurées.

Il est impossible de dire exactement quand la première phase prendra fin : cela sera décidé au sein même de l'OTAN. Mais le marqueur de sa fin prochaine sera sans aucun doute la concentration des forces de frappe de l'OTAN dans les deux directions (il est possible que les deux directions restantes - le Pacifique et le Nord - soient également mises sous pression). À quoi peuvent s’ajouter des exacerbations dans le Caucase et en Asie centrale.

Le "point de transition" entre les phases devrait être une crise extrêmement aiguë, et il s'agirait nécessairement d'une crise impliquant des armes de destruction massive. Qu'il s'agisse d'une catastrophe dans une centrale nucléaire ukrainienne ou qu'il s'agisse de l'utilisation d'une arme nucléaire ne serait-ce que tactique, l'important est que cet événement se produise, ce qui permettra à l'OTAN, rassemblée à nos frontières, d'y répondre en attaquant et en détruisant les deux flottes - celle de la Baltique et celle de la mer Noire, et en bloquant les débouchés maritimes du Nord et du Pacifique. La justification d'une telle action sera très probablement la riposte à l'utilisation d'armes nucléaires. Cela s'accompagnera bien sûr d'une pression accrue des moyens d'information de masse (ici le principe "user de chaque tube" sera exactement mis en application).

La destruction des flottes sera suivie (presque sans pause) d'un ultimatum demandant la remise immédiate des armes nucléaires sous le contrôle d'une force internationale (idéalement les Nations unies) et, pour éviter les querelles inutiles, la Russie sera simplement bloquée momentanément aux Nations unies. La position de la Chine est bien sûr intéressante, mais accuser le Kremlin de terrorisme nucléaire (ce qui, dans une telle situation, suivrait immédiatement) rendrait la marge de manœuvre de la Chine extrêmement réduite. Le plus probable est que les Chinois se contenteront de rester au point mort.

Ce sera la deuxième phase, et là, le travail purement psychologique visant à priver le Kremlin de tout vestige de volonté et de raison sera extrêmement important. Ils inclura à la fois des faucons, déchirant leur chemise "Attrape-moi les sept orteils" sur leur poitrine, et des colombes, expliquant chaleureusement au Kremlin : "Ne vous inquiétez pas, tout ira bien". Signez ici et ici et tout se terminera bien pour vous.

Logiquement, la deuxième phase ne devrait pas prendre plus d'une semaine. Mieux encore, encore plus court, mais il y a ici des difficultés purement techniques. Entre l'incident nucléaire et la signature d'une déclaration internationale de contrôle des armes nucléaires russes, cette phase ne prendrait que quelques jours, pas plus. Prolonger ce délai risquerait d'aboutir à un échec, il y aura donc une pression de tous les côtés et sans aucune clownerie ni rabais.

La question se pose maintenant : dans quelle mesure un tel développement est-il réaliste ? Pas beaucoup pour l'instant. Toutefois, il faut savoir que la solution du problème du recours aux armes de destruction massive par la Russie ouvre à l'Occident un nouvel espace de décisions politiques si vaste que les opportunités qui se présentent l'emportent sciemment sur les risques réels, mais néanmoins contrôlables. Cela crée des probabilités dans lesquelles un tel objectif peut être défini, et donc suggère de procéder à sa mise en œuvre.

La meilleure guerre, comme nous le savons, est celle qui n'a pas eu lieu. Lorsque vous mettez l'ennemi dans une position perdante avant même que le conflit ne commence, vous la gagnez en fait avant qu'elle ne se produise. Poutine, en lançant les hostilités en Ukraine, a créé une fantastique opportunité pour l'OTAN de résoudre un problème qu'elle avait commencé à résoudre depuis Gorbatchev. Pas à moitié, mais de manière décisive. Une fois pour toutes. De telles opportunités sont très rares. Ne serait-ce que parce qu'il est très rare qu'une personne qui mène un pays droit à la ruine soit à la barre. En général, certains mécanismes se déclenchent et une telle personne a le temps d'être éliminée avant de terminer ses activités. Toutefois, dans le cas de la Russie, ces mécanismes ne fonctionnent pas, et il s'agit d'une situation où l'Occident peut essayer de finir ce qu'il a commencé. Il serait stupide de sa part de ne pas remarquer une fenêtre d'opportunité ouverte qui pourrait se refermer.

Le 1er septembre 2022 https://t.me/a_nesmijan_longread/53

PS : On nous dira : « c’est un roman ? pas sérieux ! la part des fantasmes et cauchemars est disproportionnée dans ce texte ». Sans doute, mais cette sage réflexion relève d’une rationalité occidentale dont on a vu qu’elle n’est pas en vigueur sous toutes les latitudes. Nous n’adhérons pas aux schémas de pensée des Russes, nous les invitons seulement à les observer de près pour éviter de nouvelles surprises, anticiper des soubresauts.