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Des roses rouges qui ont des épines

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Nous avons été ici (et ailleurs) parmi les premiers à répercuter les analyses pessimistes de certains intellectuels russes sur l’issue de la guerre. Nous avons traduit des tribunes d’improbables marginaux expliquant dès avant la fin de la première semaine de conflit que cette “petite guerre“ allait se changer en cauchemar et aurait des résultats comparables à celle de Mandchourie en 1904. Ces inquiétudes se fondaient sur le constat de cécité, gaucherie et impéritie de l’administration russe, engluée dans la corruption et bernée par un appareil de propagande obscène, aux idées frustes et aux méthodes vulgaires. Peu de gens nous suivaient dans cette autopsie. Le mythe d’une police politique terriblement efficace nourrissait celui d’une puissance redoutable. Voilà ces mythes ébranlés par l’échec militaire qui souligne la petitesse des inspirateurs de la sinistre aventure. Un épisode médiatique bouffon met en évidence que la malheureuse Russie est conduite par des bras cassés.

De Pougatcheva on peut penser tout et son contraire : la part de mauvais goût dans son art et ses manières peut souvent sembler l’emporter sur les intuitions géniales. Elle a été starifiée sous le règne de Léonide Brejnev et a tenu depuis lors le devant de la scène sans discontinuer. Elle n’est plus très jeune, elle défraie la chronique en épousant à intervalles réguliers de jeunes ambitieux parfois ouvertement gay ou queer ; elle s’est beaucoup ridiculisée avec des tenues sans grâce. Elle n’en est pas moins imputrescible car ses tubes des années 1977-1987 restent dans les oreilles de dizaines de millions de russophones (cf les « Millions de roses vermeilles »), des centaines de milliers de filles portent son prénom car leurs mamans ne juraient que par cette féminité slave emblématique… Une fois n’est pas coutume : notre presse a compris l’importance du personnage et fait écho au scandale qui a ébranlé la Russie ces derniers jours https://www.lexpress.fr/actualite/monde/qui-est-alla-pougatcheva-superstar-russe-desormais-critique-de-la-guerre-en-ukraine_2180447.html

Le politologue Boris Kagarlitsky expliquait lundi 19/9 ce que révèle cette affaire :

« À propos de Pougatcheva /О Пугачевой

La grande nouvelle d'hier était le post d'Alla Pougatcheva dans lequel elle demandait au ministère de la Justice de la Fédération de Russie de la désigner comme agent étranger. Même les publications et chaînes pro-gouvernementales ont dû citer et mentionner la lettre, en soulignant toutefois que la chanteuse avait agi ainsi par solidarité avec son mari Maxim Galkine, qui a été ajouté au registre des agents de l’étranger vendredi dernier. Ce faisant, les médias contrôlés par le Kremlin ont soigneusement évité de citer la seconde moitié de la courte lettre, dans laquelle Alla Borissovna qualifie Galkine de "patriote incorruptible de la Russie qui souhaite à sa patrie la prospérité, une vie paisible, la liberté d'expression et la fin du massacre de nos enfants pour des causes illusoires qui font de notre pays un paria et rendent la vie difficile à nos citoyens".

La propagande d'État, dans le but de minimiser les dommages causés aux autorités par ce discours, espère réduire l'affaire à la solidarité familiale et aux griefs personnels. Cependant, il est peu probable qu'elle réussisse. Il faut reconnaître à la chanteuse que le texte de son bref message est rédigé de telle manière qu'il peut être cité sans risque de faire l'objet de poursuites administratives ou pénales. Sans utiliser aucun des mots ou phrases interdits, elle a pu exprimer son message de manière claire et intelligible. Et sous une forme qui recueillera le soutien d'un grand nombre de nos citoyens, très loin d'appartenir à une quelque opposition que ce soit, ni libérale ni de gauche.

Les autorités et les propagandistes ont commis leur première grave erreur lorsqu'ils se sont mis à jubiler et proférer des sarcasmes à propos du retour d'Alla Borissovna en Russie. Ils ont dit qu'elle s'était rendue, qu'elle était revenue en rampant à genoux et allait maintenant demander pardon au Kremlin pour son départ non autorisé (Pougatcheva a été vue en Israël début mars NdT). Mais il m’a semblé déjà à l'époque qu'elle revenait avec des objectifs exactement inverses. Et ceci est confirmé.

La deuxième et plus grande erreur des fonctionnaires a été de déclarer Galkine agent étranger. Il est clair que la haine à son égard s'est accumulée depuis longtemps. Rappelez-vous comment il a fait dérailler ce projet avec une simple vidéo satirique montrant Sobyanine et Poutine discutant d'un plan pour contrôler le mouvement des Moscovites dans la ville pendant le covid, faisant de l'hôtel de ville et du Kremlin la risée générale. S'ils voulaient se venger maintenant, ça n'a pas très bien marché. Galkine et Pougatcheva ont non seulement trouvé une excuse pour riposter, mais ils l'ont fait au moment même où la position du Kremlin s'affaiblit sous nos yeux.

Le titre d'agent étranger, inventé par les pontes du Kremlin pour isoler les dissidents et les forcer à quitter le pays, devient finalement une sorte de "badge-label de qualité" pour ceux à qui il est conféré. Je ne serais pas surpris que l'initiative d'Alla Borissovna, qui demande qu'on lui donne aussi ce titre, provoque un véritable flash mob : d'autres personnes demanderont à être incluses comme agents étrangers. D'autant plus que la loi est, en fait, spécialement rédigée pour pouvoir être appliquée à toute personne sachant lire et écrire. Concoctant cet abracadabra pseudo-juridique, nos députés espéraient se doter d’un instrument de despotisme politique, mais c'est l'inverse qui s’est produit. Le pouvoir veut être effrayant, mais s'avère ridicule. Il est évident que Galkine et Pougatcheva ont déjà tué l'initiative du Kremlin sur les agents étrangers, avec une efficacité remarquable. La question est de savoir si cela va s'arrêter là. »