Parfois il suffit d’un fait divers, d’une histoire habituelle, répétée quotidiennement, d’un non-événement auquel on ne prête nulle attention. Soudain, ce petit fait prend une dimension énorme, une société entière se soulève pour dire non. C’est ce qui s’est passé en Iran hier dimanche 18 septembre et surtout ce lundi 19 au soir. Vous avez sans doute appris par la presse qu’une jeune femme kurde, venue à Téhéran en promenade accompagnée de son frère, avait été arrêtée par la police des moeurs au motif qu’elle était maquillée et que ses nattes sortaient de son foulard. Que cette arrestation avait dégénéré en une de ces bavures dont la police iranienne n’est pas avare. La jeune femme a dû être hospitalisée d’urgence pour coups et blessures et elle est décédée. Elle avait 22ans https://www.liberation.fr/international/en-iran-vent-de-colere-apres-la-mort-de-mahsa-amini-22-ans-arretee-par-la-police-des-moeurs-20220918_P65HIP54JNDTVIOMA7L4BP7GHM/
Mahsa Gina Amini a-t-elle été frappée à la tête ? Pas au visage apparemment mais elle a bien été blessée. Au cours du transfert en fourgon cellulaire ou bien après ? Il est peu probable qu’on le sache un jour. En principe elle était juste transférée dans un centre où les gardes à vues sont de courte durée, la police faisant payer de grosses amendes. C’est un racket, il touche surtout les petites gens car les riches payent d’emblée, arrosent les flics ou bien subventionnent les mosquées… de manière à trouver un modus vivendi, pour aménager une situation que personne ne supporte plus, pour s’arranger de la stupide obligation de porter le voile à laquelle le régime s’accroche parce qu’il sait qu’il ne doit céder sur rien, sa pérennité est en question en permanence.
Très difficile de faire un pronostic fiable sur la durée de survie du régime iranien ! Sa fragilité est extrême, la crise sociale atteint un paroxysme inédit, mais sa détermination à tenir semble inébranlable, ses milices tiennent, son appareil dirigeant est plus soudé que jamais. La mort de Mahsa a fait rugir la jeunesse toute entière, elle a excité la colère des Kurdes déjà à fleur de peau, elle a fait réagir publiquement une bonne part des élites jusqu’ici taiseuses et prudentes : des artistes, des sportifs choyés par le régime : « il n’est plus possible que des jeunes meurent pour des cheveux qui dépassent » ont tonné des célébrités sur les réseaux. Alors, les émeutes qui ont suivi l’enterrement de la jeune femme ont gagné lundi Téhéran après cinq villes peuplées de Kurdes. Des rassemblement ont eu lieu à Mashhad et Ispahan. On a conspué le régime, les mollahs et leur guide sénile, on s’est battu avec une police un peu surprise (des émeutes de ce genre éclatent en général pour des raisons économiques, des hausses de prix). Les forces de l’ordre ont bien entendu fait usage d’armes létales, surtout les milices en civil, il y a des morts comme toujours, on les comptera demain. Pour la première fois des femmes ont brûlé des voiles en pleine rue, soutenues par des hommes jeunes. Le régime est crispé mais se sent-il menacé ? La question de sa légitimité ne se pose plus pour personne. 85% de la population n’en veut plus mais les 15% qui en vivent ont à tel point peur qu’il tombe qu’ils sont prêts à faire sombrer le pays avec eux. Aux contradictions inhérentes aux sociétés du Moyen-Orient, dont les effets ont été si visibles en Syrie, en Iraq ou Egypte, s’ajoutent d’autres éléments : on a ici deux cultures sociales, celle des élites urbanisées et celle des campagnes et des citadins de fraîche date. La démographie de ces groupes a deux dynamiques distinctes : les paysans font encore beaucoup d’enfants, les citadins de deux générations en font peu; les enfants des élites éduquées partent en masse pour l’Europe et l’Amérique du Nord, parfois la Turquie, la Malaisie et les Emirats tandis que les enfants des campagnards et des pauvres en général ne partent pas ou, à la marge, vers la Turquie voisine quand ils leur faut échapper à des poursuites ou des vendetta. Ainsi l’Iran perd en continu ceux de ses citoyens qui ne peuvent pas s’accommoder d’un régime trop archaïque. Cette hémorragie favorise l’arrivée aux postes de responsabilité de militants islamistes peu éduqués et souvent incompétents, joue un rôle néfaste dans le domaines de l’ingénierie et la gestion des ressources. Bien qu’une guerre de près de dix ans et une dictature établie depuis quarante ans aient favorisé cette émigration continue, son effet n’a jamais été aussi dramatique parce qu’il n’est plus compensé par les retours et réinstallations de ressortissants ayant travaillé de longues années en pays occidentaux développés. Qui voudrait rentrer maintenant ? Pour être tancé, sermonné, dirigé, ponctionné par une bande d’imbéciles ! La coupe est pleine et la crise économique n’est plus le seul motif de colère. Tout peut-être prétexte à insurrection. Le rejet se change en haine. On ne cesse d’espérer un coup d’Etat militaire organisé par des modernistes, on croit en sentir les prémices. Et puis, non, rien ne se passe, il semble que le personnel nécessaire à ce renversement n’existe plus. La décomposition de l’armée est plus avancée qu’on ne le craignait. Il n’y a plus d’encadrement de qualité dans les administrations. Qui pourrait conspirer contre les mollahs arriérés ? Qui pourrait prévenir une effusion de sang ?
