Divide est un naïf volontaire et, à ce titre, préfère les moralistes aux stratèges. Notre ami dadakinder est comme nous : un faux naïf qui comprend parfaitement le discours cynique des belliqueux voulant redessiner les cartes et jouer avec les peuples. Ainsi, notre “ami“ (entre guillemets puisque nous ne l’avons jamais vu) appelle-t-il notre attention sur les théories d’un fameux influenceur américain :
« George Friedman, fondateur du think tank Stratfor, suggère de revenir à une idée qui remonte à l'époque de Józef Piłsudski, au nom poétique d'Intermarium - Intermorye ou Trimorye (3mers, tout dépend de la configuration). Il le présente comme suit : “La Russie menace tout le monde, mais elle ne menace pas tout le monde de la même manière. Ni les États-Unis, ni la France, ni l'Allemagne ne ressentent cette menace autant que les pays qui jouxtent directement la Fédération de Russie par leurs frontières“.
Aujourd'hui, ils se tournent vers leurs "grands frères" de l'UE, mais, selon Friedman, il est temps pour eux de prendre conscience de leurs intérêts communs dans la région et de s'unir au sein d'un nouveau bloc : Ukraine, Pologne, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie, Lituanie, Lettonie et Estonie.
M. Friedman estime que cela permettra non seulement d'assurer la sécurité de tous ses participants et de créer un tampon entre la Russie et l'Occident, mais aussi de concurrencer la Chine, dont le cycle d’expansion économique touche à sa fin, alors que ladite région abrite 84 millions de ressortissants, une main-d'œuvre hautement qualifiée et bon marché, qui pourrait se hisser, comme la Chine, au rang de nouvel exportateur à bas coût, la "ligne de front de l'Occident".
"Confinée dans les frontières du XVIe siècle, coupée de la mer Noire et de la mer Baltique, privée des richesses terrestres et fossiles du sud et du sud-est, la Russie pouvait facilement passer au rang de puissance de second ordre" (dixit Piłsudski).
On peut se demander comment la société ukrainienne en général, et les nationalistes ukrainiens en particulier, réagiront à cette idée, étant donné que l'Intermarium repose sur le rêve d'une Grande Pologne et de la restauration de la Rzeczpospolita. En substance, il s'agit du projet impérial soutenu par Petlioura et dont rêve aujourd'hui le président polonais Andrzej Douda. Son horizon est une Ukraine placée sous tutelle de la Pologne.
J'ai toutefois déjà écrit que, dans le cadre du processus de démondialisation, l'Europe pourrait se diviser en blocs régionaux. Intermarium pourrait devenir l'un de ces blogs. Qu'en pensez-vous ? Que pensez-vous de cette perspective ? @dadakinder
Nous abondons : Concernant ce nouveau sous-bloc, G. Friedman n’est pas avare de détails. Il convient d’avoir ses élucubrations à l’oeil, de même qu’on aurait été mieux inspirés de ne pas sourire de celles de Z. Brzezinski, conseiller de la Trilatérale et de J. Carter. Nous observons que dadakinder est loin d’être le seul à évoquer le sous-bloc et gloser sur l’intégration ou non de la Turquie à un ‘limes’ antirusse qui inclurait à moyen terme la Géorgie et l’Azerbaïdjan. Tous les Russes en parlent aussi. Nous traduisons ci-dessous un article de Friedman de 2017 : https://geopoliticalfutures.com/intermarium-three-seas/ « L'Intermarium est un concept – ou plutôt une éventualité - dont je parle depuis près de dix ans. J'ai prédit qu'il se développerait après la réapparition inévitable de la Russie en tant que grande puissance régionale. Ce qui est logique, étant donné qu'il comprendrait les anciens satellites soviétiques d'Europe de l'Est : les États baltes, la Pologne, la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie et éventuellement la Bulgarie. Son but serait de contenir tout mouvement potentiel de la Russie vers l'ouest. Les États-Unis le soutiendraient. Le reste de l'Europe s'en inquiéterait. Ce qui était autrefois inévitable pourrait bientôt arriver.
Défis, intentionnels ou non :
Les deux piliers de l'Intermarium (désormais fréquemment désigné comme tel dans la région) sont la Pologne et la Roumanie, qui ont développé des liens militaires étroits. Les pays baltes sont déjà impliqués. La Hongrie, qui a dû faire la cour à la Russie et aux États-Unis en même temps, a été, sans surprise, la principale réticente. Mais des signaux forts indiquent que la Hongrie est prête à se joindre à nous. Le gouvernement a récemment annoncé qu'il se joindrait à un exercice militaire en mer Noire avec la Roumanie et la Bulgarie - un exercice annuel auquel la Hongrie n'a encore jamais participé. Si cela se produit, alors le flanc oriental de la péninsule européenne disposera d'un groupe intégrateur, soutenu par LA puissance mondiale, formant une ligne de démarcation entre la Russie et le reste de l'Europe.
Certains s'inquiètent à juste titre de sa formation. Peu d'Européens souhaitent revenir à la politique de la guerre froide ; la plupart d'entre eux pensent pouvoir tenir compte des intérêts russes sans créer une nouvelle ligne d'endiguement. En outre, le parrainage des États-Unis remet directement en question l'une des institutions les plus importantes de l'Europe, l'OTAN. L'Intermarium n'est pas formellement en dehors de l'OTAN, mais il l'est fonctionnellement, puisque l'OTAN ne peut pas vraiment fournir une assistance militaire sans l'aide des États-Unis. Dans une alliance militaire, ceux qui ont une armée ont tendance à avoir plus de poids que ceux qui n'en ont pas.
L'Intermarium constitue également un défi pour l'Union européenne, bien qu'involontairement. La plupart des membres de l'Intermarium ne font pas partie de la zone euro mais constituent la partie la plus dynamique de l'Europe sur le plan économique. Les économies de l'Europe de l'Est sont en pleine croissance et disposent d'une main-d'œuvre extrêmement bien formée, hautement qualifiée et relativement bon marché. La région remet en question le statu quo économique, représenté par l'hégémonie des sociétés du style des années 1950 qui dominent l'économie européenne. Comme l'OTAN l'a montré, les alliances militaires utilisent la logique de la coopération économique. L'Intermarium ouvre la voie, à mon avis, à une dynamique économique plus intégrée. Elle sera dans l'UE, mais elle se comportera différemment de l'UE - plus entrepreneuriale, plus proche des États-Unis. Cela créera du stress dans l'UE, qui n'a pas besoin de plus de stress.
Cela nécessitera également des évolutions politiques en dehors de l'idéologie de l'UE. Les gouvernements polonais et hongrois sont un anathème pour le cadre multilatéral et collectiviste de l'UE, et Bruxelles les a critiqués en conséquence. Mais ni Varsovie ni Budapest n'ont cédé aux exigences de l'UE. L'Intermarium est donc plus qu'une alliance militaire.
Le fait que l'Intermarium n'ait commencé que récemment à se coaliser ne l'a pas empêché de s'étendre conceptuellement. Le bloc s'étend de la mer Baltique à la mer Noire, mais son extension logique va vers le sud-ouest jusqu'à la mer Adriatique. Le modèle dit des Trois Mers ajouterait l'Autriche, la Slovénie et la Croatie aux rangs de l'Intermarium. (Et le sommet des Trois Mers se déroule en Pologne en même temps qu'une visite de Donald Trump. Ce dernier n'a pas rejeté l'idée de l'Intermarium).
Cette extension s'explique en partie par la croissance de la Turquie. Il ne fait aucun doute que la Turquie va devenir une grande puissance régionale. Puissante par le passé, elle rayonnait sur les Balkans et, au plus haut de ss puissance, atteignait Budapest et Vienne. Les pays d'Europe orientale sont particulièrement préoccupés par l'immigration, une question que la Turquie aborde naturellement. Mais la puissance turque est une préoccupation plus profonde, et si Ankara réalise son potentiel, l'Intermarium devra bloquer non seulement la Russie mais aussi la Turquie.
L'extension s'explique également par la nostalgie de l'Empire austro-hongrois, une réussite multinationale importante qui a uni de petits pays et leur a donné une grande autonomie. Beaucoup pensent que l'UE, qui s'est révélée incapable de gérer l'Europe après la crise de 2008, empiète sur l'autodétermination nationale tout autant que l'empire. En s'étendant à l'Autriche, à la Croatie et à la Slovénie, l'ancien empire est recréé, ne serait-ce que dans un sens géographique.
L'Intermarium n'est qu'une idée, un véhicule de coopération régionale. Il ne s'agit pas d'une alliance, du moins pas pour l'instant. Mais tel qu'il a été conçu, il est destiné à évoluer, et son évolution crée quelques problèmes. Les institutions multinationales sont difficiles à créer. Elles nécessitent du temps, de l'argent et une volonté politique, et il est rare que les membres disposent d'autant de ces éléments que les autres.
Un autre problème est le timing. La Russie est une menace maintenant, même si elle est légère, compte tenu de l'état de l'économie russe. La Turquie, quant à elle, n'est pas du tout une menace. Lorsqu'elle deviendra une puissance régionale, elle projettera sa puissance dans les Balkans, mais c'est loin d'être le cas. La séquence est importante, et l'expansion des Trois Mers est un peu prématurée.
Enfin, l'inclusion des pays des Balkans change la physionomie de l'Intermarium. L'ajout de la Slovénie et de la Croatie va alarmer la plus grande puissance de la péninsule des Balkans, la Serbie, ce qui est historiquement une chose dangereuse à faire. (La Croatie et la Serbie se sont livrées de nombreuses guerres au fil des ans, la plus récente dans les années 1990). Entraîner les membres de l'Intermarium dans les conflits des Balkans entraîne une ponction sur les ressources et une perte potentielle du soutien populaire. Le bloc peut séparer la Turquie du reste de l'Europe, mais il encourage également la Serbie, déjà proche de la Russie, à se rapprocher de la Turquie. La géopolitique et la carte vont à l'encontre l'une de l'autre. Si cette expansion doit avoir lieu, ce qui sera probablement le cas en temps voulu, la Serbie doit être intégrée au groupe. Sinon, le danger que représente la Turquie sera renforcé, et non atténué. Même dans ce cas, nous devons nous rappeler que la Serbie ne s'entendait pas avec l'Empire austro-hongrois et que si l'Intermarium lui ressemble, cela pourrait créer des problèmes par la suite. (Il convient également de noter que la richesse comparative de l'Autriche modifie également la dynamique).
L'un des échecs de l'UE a été son expansion désinvolte, sans que l'on se soit demandé comment les nouveaux pays pourraient travailler avec les anciens membres en période de difficultés économiques. L'impulsion d'expansion a été l'une des plus grandes erreurs de l'UE. L'expansion est une bonne chose, mais l'histoire montre qu'elle doit être systématique et réfléchie. Discipliner les intentions est la chose la plus difficile. » Fin de traduction
G. Friedman est un bon commercial, il peut vous vendre une chemise que vous portez déjà. Tous ses arguments ne valent pas et sa confiance dans le dynamisme des économies d’Europe orientale laisse rêveur : les jeunes de ces pays n’y croient pas et s’en vont pour toujours. À cinq ans de distance, on mesure qu’il a eu bien tort de sous-estimer la Turquie. N’empêche que ses théories ont été souvent mises en pratique par le passé, on aurait tort de sous-estimer son influence. Ce que Friedman vend à Washington, c’est le vieux mythe qui veut que la mission des USA soit d'assurer la paix mondiale. Et qu’en réalistes, les gouvernement américains doivent admettre ce que Brzezinski a écrit noir sur blanc quelques années avant de mourir : « Puisque la puissance sans précédent des Etats-Unis est vouée à décliner au fil des ans, la priorité géostratégique est donc de gérer l'émergence de nouvelles puissances mondiales de façon à ce qu'elles ne mettent pas en péril la suprématie américaine ».
