" /> La chaleur du foyer - Dombast

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Si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors.

La chaleur du foyer

- Posted in Lettres internationales by

Le jour même de l’annonce de la libération de près de 4 mille km² de territoire ukrainien, le faucon communicant Arestovitch et à sa suite le ministre de l’intérieur ont averti les populations libérées qu’elles seraient soumises à des vérifications et que les traitres ne pourraient éviter un jugement sévère, des peines de prison et même de mort. L’ambiance est celle de 1944 en France : femmes tondues et fers à repasser… c’est bien compréhensible et sans doute pour part justifié, bien que les vrais collabos aient pris les bus que les Russes ont mis à disposition. Toutefois, le ton haineux et les appels à régler tous les comptes au plus tôt ont mis mal à l’aise les intellectuels d’Ukraine qui, comme on sait, se tiennent largement éloignés du théâtre, quelque part en Europe depuis la fin février ou même partis aux USA depuis deux ans. Voici deux posts significatifs de notre bienaimé “dadakinder“ :

1/ « La principale remarque que je voudrais faire aux partisans de la "décommunisation" et de l'abolition de tout ce qui est russe est que, pour la plupart des opposants à de telles mesures, il ne s'agit pas d'idéologie ou d'histoire. Il s'agit du sentiment de soi et de son appartenance à l'Ukraine.

Ces opposants, qui sont des citoyens ukrainiens et ont les mêmes droits que tous les autres Ukrainiens, voient dans ces abolitions une tentative d'exclusion de la société, une menace de perdre leur foyer, de devenir des étrangers dans leur propre pays. Un pays où tout le monde est mélangé depuis longtemps, et où il est impossible de séparer un père ukrainien d'une mère russe et d'une grand-mère soviétique. Tout ça, c'est nous. Tout ceci est votre famille. Et la famille n'est pas abolie. Et la famille ne devient pas quelque chose de différent selon qu’on lui raconte le Goulag, l’histoire de Vassili Stous ou celle de l'Holodomor... C'est une impasse pour un pays à l'histoire si complexe et au tissu social si hétérogène qu’il ne permet pas sa réduction à une vérité unique pour tous.

Prenez-moi, par exemple. J'ai parlé et pensé en russe toute ma vie. Mais cela n'a jamais pris la forme d'un sentiment que la Russie est mon pays. Ou que je fais partie de la culture russe. Je n'ai jamais été attiré par Moscou, perçu comme une sorte de centre de quelque chose qui serait censé m'appartenir. Je n'ai jamais eu l'impression que c'était ma source, l’endroit où vivent des "gens comme moi". Malgré tous les conflits et l'amertume, j'ai toujours ressenti l'Ukraine comme ma maison, d’où procède le câble de mon cordon ombilical.

Je ne suis donc pas d'accord avec les tentatives de réduire l'identité ukrainienne à un seul dénominateur ethnique, culturel ou politique. Comme s'il existait un quelconque comité dont les membres sont habilités à délivrer une licence : ceci est ukrainien et cela ne l'est pas ; ceci est à nous et cela est à quelqu'un d'autre. Il n'y a pas d’endroit de ce type ni de personnes de ce genre. Il y a nous, nous tous, et nos relations les uns avec les autres. Comme nous sommes d'accord, il en sera ainsi.

Je suis sûr que les Ukrainiens qui s'inquiètent de l'avenir de la langue, de la culture et de l'État ukrainiens et qui expriment leurs inquiétudes par des slogans du type "L'Ukraine pour les Ukrainiens" sont très rarement des ethno-nationalistes. Et en réalité, ils sont préoccupés par la même chose que le “vatnik“ (porteur de doudounes soviétiques, attaché aux valeurs collectivistes NdT) préoccupé par lui-même, par la préservation de lui-même et de son identité. C'est juste qu'on prête à certains un idiome "soviétique" pour le dire et à d'autres l’idiome "nationaliste". Mais ce ne sont que des façons différentes de dire la même chose : je suis comme ça, et je ne veux pas disparaître, c'est ma maison.

L'identité ukrainienne inclut beaucoup plus de couleurs que le récit selon lequel les gens comme moi sont quelque chose d'étranger qui doit être coupé pour que l'Ukraine puisse enfin devenir vraiment ukrainienne. Il s'agit d'un fantasme de pureté, qui n'existe pas dans la nature, car nous ne vivons pas dans une éprouvette et ne pouvons pas engendrer un "Ukrainien pur" qui n'aurait pas une seule goutte de quoi que ce soit d'"étranger" - seulement "nôtre". L'idée que tous les vatniks, Soviétiques, russophones, ainsi que les gays, les Roms, les personnes de races, d'origines, de croyances et de styles de vie différents feront simplement leurs valises et "retourneront sur la lune" est utopique. Et surtout, on se prive de quelque chose. Réduction au lieu de multiplication. Réduire au lieu d'élargir.

Il nous reste soit à accepter que tout est mélangé en nous-même et que nous sommes tous différents dans la moumoute du foyer ukrainien, soit à refuser de l'accepter, mais en comprenant clairement ce que signifie ce refus, ce qu'il implique, ce qu'il adviendra de notre mitaine et, surtout, pourquoi ? Qui veut vivre dans l’uniformité ? Je sais que de telles personnes existent. Mais je ne crois pas qu'elles soient majoritaires.

Tout le monde veut une chose : respirer. Par conséquent, ce n’est pas de questions d’esthétique dont nous devons décider – se caser sous quelles étiquettes - mais comment faire en sorte qu’aucun Ukrainien, différents, quel qu’il soit, ne se sente pas menacé. Sache qu'il ne sera pas effacé. Dès que cela sera garanti, nous serons tous, je l'espère, libérés et l'inclusion se produira. Nous serons les garants de la sécurité de chacun. Et nous danserons ensemble avec notre petit pain !

2/ « Russophone, tu est terré dans une ville bombardée, attendant d'être libéré. Certains "libérateurs" tricotent des tapis pour leurs chars à partir de "mobikes" cachés dans l'armoire. D'autres font savoir qu'ils te considèrent comme un "sovok" et un "vatnik". Tout ce qu’il te reste à faire est de choisir avec quel couteau tu préfères être poignardé : le bon couteau de la victime ou le mauvais couteau de l'agresseur ?

En écoutant le secrétaire du Conseil national de sécurité et de défense Danilov, je comprends que personne ne s'intéresse à la "réintégration". Ce qui intéresse, c’est un territoire nettoyé des personnes "superflues". Les gens, ce n’est pas pratique : sont tous tellement différents, avec leurs opinions et identités. Tout cela doit être recollé ensemble d'une manière ou d'une autre, universalisé. Personne ne veut s’en charger.

Quand on souhaite dialoguer avec les habitants des territoires occupés, on ne leur dit pas : "c’est à vous de trouver un terrain d'entente avec nous, pas nous avec vous", on ne les menace pas d'un article pour trahison si une mamie décide d’accepter l'aide humanitaire de quelqu'un d'autre, on ne s'essuie pas les pieds avec les symboles qui représentent papa et maman pour quelqu'un d'autre. Même les occupants ont pensé à la langue ukrainienne dans les écoles de Kherson, car personne n'a annulé les opérations de relations publiques, tandis que ceux-ci ne peuvent pas jouer la tolérance et l'inclusion, ne serait-ce qu’au niveau de la propagande.

Quand on veut que les ressortissants d'un pays agresseur se rebellent contre leur régime, on ne demande pas qu'on leur retire leur visa et qu'on les enferme dans une cage en raison de leur mauvais lieu de naissance. On ne dit pas qu'ils sont tous "comme ça", on ne brûle pas les ponts culturels, on n'enlève pas les plaques de Boulgakov, on ne se castre pas pour faire la nique à l'ennemi...

La Russie est l'agresseur. C'est clair. Ce qui n'est pas clair, c'est ce qui devrait allécher les Ukrainiens "superflus" dans la perspective de vivre dans un pays où ils n'ont pas leur place. Sinon l'horreur de la Russie. Ce sera pire là-bas, et juste mauvais ici. Qu'est-ce qui est le mieux - pire ou mauvais ? Le mauvais est meilleur ! C'est là tout le choix du bonheur.

"Si quelqu'un n'est pas satisfait de quelque chose, il peut partir tranquillement...". Merci pour cela. C'est bien quand tu peux au moins aller te faire foutre. Il arrave qu’on te laisse même pas entrer. Tandis qu’ici : vous n'aimez pas ? Sortez ! Hors du monde où vous avez grandi, aimé, rêvé. Et nous développerons un vide à votre place qui pourra être comblé par de bons citoyens. En résumé, il n'y a pas de maison. Il y a l'idée de la maison. Son fantôme.

J'espère que l'Ukraine gagnera. Cependant, je ne me fais pas d'illusions sur l'avenir radieux.

  • Aujourd'hui, l'unité de la société est assurée par le fait de l'agression et la présence d'un ennemi extérieur, mais dès que la guerre sera terminée, les contradictions internes deviendront plus aiguës.

  • La guerre deviendra un argument universel. Elle peut être utilisée pour justifier tous les problèmes de l'économie, les répressions et l'arbitraire. La victime a toujours raison. La victime a droit à tout. La victime n'est jamais responsable de quoi que ce soit.

  • Comme la Russie ne disparaîtra pas du globe, son voisinage et le souvenir de l'invasion permettront toujours de se préparer à la guerre. Et tant que le principal ennemi extérieur reste hors de portée, on peut s'occuper de l'"ennemi" intérieur, accessible lui.

  • Tout ce qui est soviétique, y compris les mosaïques merdiques, sera dépouillé dans le cadre du rejet de cette partie du soi ; ça deviendra honteux, déplacé, ce qui conduira à une culture appauvrie, à une gamme réduite d'identités acceptables, à une moindre inclusion. Qui est à blâmer ? La Russie. Mais cela ne facilite pas la tâche des citoyens "superflus".

  • Nous aurons plus d’une fois droit à la perfromance de rejet de la "langue des occupants" ; tantôt dans le cadre d'une stratégie de "garder le nez au vent", tantôt dans la logique du "comme ma grand-mère était russifiée, je m’envoie chier moi-même".

  • Les Ukrainiens qui ont survécu à la guerre en Ukraine se sentiront plus en droit que les Ukrainiens qui ont survécu à la guerre à Berlin, mais ni les Lviviens ni les Kieviens n'appliqueront cette logique aux colons et aux résidents des territoires occupés, qui ont le plus merdé. Parce que "c’est à eux" de trouver un terrain d'entente avec "nous".

  • Tout appel à la protection des droits des citoyens "superflus" sera déclaré irréaliste, artificiel, dangereux. C'est quelque chose qui aurait dû être réglé il y a longtemps, mais nous avons été patients, et voilà à quoi cela a mené, alors maintenant nous allons définitivement nous en occuper.

  • Pour le moment, je ne vois aucune perspective de réalisation pour les citoyens "excédentaires". Je vois la perspective d'une vie en mode "profil bas" : en étrangers parmi les siens, pas siens parmi les étrangers. Avec pour narratif l'histoire de qui a torturé qui auparavant, et pourquoi maintenant il est temps de torturer l'autre en retour.

L'imperméable de l’ avenir bruisse. Et pourtant, il y a de l'espoir. Du moins, celui que je me trompe. @dadakinder