" /> Un transfuge - Dombast

Dombast

Si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors.

Un transfuge

- Posted in Lettres internationales by

Nous faisons souvent référence à une opposition à Poutine qui ne fut jamais frontale et fut donc tolérée jusqu’à l’entrée en guerre. Une opposition dont la marge de manœuvre s’est rétrécie au fil des ans mais qui s’est figurée être intouchable parce qu’elle n’avait pas appelé au renversement du régime en 2012, parce qu’on lui laissa le droit de ne pas approuver l’annexion de la Crimée en 2014. Cette opposition nous intéresse parce qu’elle est socialement proche du pouvoir et parfois assez contigüe pour qu’on puisse estimer qu’une éventuelle relève de ce pouvoir soit recrutée en son sein. Elle apparaît comme l’équivalent de la « gauche de gouvernement » qui se constitua en France dans les années 1970 alors qu’il semblait évident à la droite que son régime serait éternel.

Non que cette alternative russe soit vraiment structurée et qu’elle puisse passer pour plus efficace que celle des organisateurs de meetings. Non, mais il faut voir dans ce marais politique le sol à partir duquel peut s’élaborer une nouvelle conception de l’Etat russe, fondée sur le droit plus que sur la peur. Si, pour notre part, nous inclinons vers une transition plus révolutionnaire, assortie d’une purge drastique des appareils policier et judiciaire, nous ne pouvons ignorer que le projet de “regime-change“ des alliés implique au contraire le recyclage des éléments modérés, à la manière dont il fut procédé en Allemagne fédérale après 1945...

Identifiant les personnes auxquels les réformateurs feront appel, on s’intéressera, par exemple, à Gleb Pavslovsky, auteur prolifique au destin hors normes : né à Odessa en Ukraine le 5 mars 1951 il a étudié l’histoire de 1968 à 1973. Sa première publication (dans un journal universitaire) est censurée en raison d’une supposée "humeur anarchiste et extrémiste de gauche". À l'âge de 21 ans, Pavlovsky organise avec des amis une commune politique nommée "Субъект Исторической Деятельности" (le sujet de l'action historique) qui s’inspire de l'esprit des manifestations de 1968 et les idéaux du marxisme intellectuel (à l'époque, Pavlovsky se définit comme un "marxiste zen"). À ce stade, Pavlovsky commence à renforcer ses liens avec le mouvement dissident d'Odessa. Dans les années 1970, il se rend à Moscou pour rencontrer d'autres dissidents : Mikhaïl Hefter, Genrikh Batishev, Grigory Pomerants et quelques uns de leurs proches. Au fil des années 70, Pavlovsky a consolidé sa place dans le mouvement dissident de Moscou et commencé à publier un journal clandestin intitulé "Poïski" (recherches), évitant d’abord l'ingérence du KGB, avec lequel il été en contact en 1974. Mais en 1982, il est arrêté pour activité antisoviétique et condamné à 3 ans d'exil dans la République de Komi. Il semble avoir d’abord collaboré avec les autorités, mais au cours du procès il renie son témoignage. Chez les Komi, il gagne sa vie comme peintre en bâtiment et soutier. En 1985, il retourne à la vie civile à Moscou, où il s’est à nouveau engagé dans les mouvements qui accompagnent la sortie du “socialisme réel“.

Comme le mécène et galeriste Marat Guelman, Pavlovsky a travaillé pour le régime à partir de 1996 et jusqu’en 2011 ; il a même collaboré directement avec Vladimir Poutine en tant que conseiller du Kremlin et stratège politique pendant le premier mandat de Poutine en tant que président et à nouveau lorsqu’il devint nominalement premier ministre. On ne trouve guère de détails sur le travail de Pvslovsky et son équipe sinon ce genre d’information : « La Foundation for Effective Politics (FEP) est une organisation russe à but non lucratif qui mène des campagnes politiques et crée des projets de communication, principalement des sites web. Elle a été fondée en 1995 par Gleb Pavlovsky, Maxim Meyer, Marat Guelman et quelques autres. Les effectifs exacts et les sources de financement de la FEP n'ont pas été rendus publics. De nombreux membres du personnel de la Fondation étaient également des fonctionnaires et des activistes politiques (à la fois pro-Kremlin et pro-opposition). La fondation a mené sa première campagne à grande échelle pour le SPS (union des forces de droite), puis a travaillé sur la campagne présidentielle de Vladimir Poutine. »

Consultant auprès de l'administration présidentielle, Gleb Pavlovsky a été décoré de l'Ordre du mérite de la patrie, deuxième classe, par le président Dmitry Medvedev le 24 avril 2008. Fin avril 2011, l'administration présidentielle russe a mis fin au contrat avec la Fondation pour une politique efficace. L'une des raisons de cette décision aurait été la position de Pavlovsky par rapport aux élections présidentielles de 2012. Dans une interview accordée à Delovoy-Peterburg, Pavlovsky a déclaré que "le tandem a rempli son rôle" et qu'une autre tâche - la normalisation juridique de l'État - est désormais à l'ordre du jour : " Poutine n'est plus le garant personnifié de l'unité russe. L'électeur urbain, un véritable homme de la classe moyenne, ne va pas croire qu'il existe une seule personne qui lui garantisse quoi que ce soit. Il attend des garanties d'une politique claire, d'un régime juridique étatique solide." La crise de 2014 a paru prouver que cette analyse était erronée.

Expulsé d’un système dont certains disent qu’il fut l'un des architectes de niveau intermédiaire, Gleb Pavlovsky publie à Moscou en 2019 un livre très offensif mais souvent abscons : « L'Empire ironique », sorte de pamphlet à thèses de style parfois télégraphique où les rouages de l’administration sont mis à nu. Nous en tirons ici quelques observations :

« La Fédération de Russie a été construite par des idéologues sans tenir compte des réactions de l'opinion publique nationale, depuis les premiers jours. Le Système a compensé le manque de ressources par la réflexivité prédatrice du club des seigneurs. En surpassant ses adversaires, ce club a éliminé leur volonté de résister stratégiquement. La technologie pour cela n'est pas compliquée : l'escalade. Mais ça a marché. Dans le système de la Fédération de Russie, l'invention de menaces prend la forme d'opérations spéciales disciplinaires, accompagnées d'un chœur hystérique d’âneries et de "mobilisations" simulées contre des cibles inoffensives. +++ L'année 2014 a permis de présenter au public le type du "reconstitueur" qui a historiquement préexisté sans attirer l'attention. Les reconstructeurs savent toujours mieux que les historiens professionnels à quoi ressemblait l'uniforme d'un soldat de la guerre patriotique de 1812. Le reconstructeur est un expert des détails du passé, mais il ne s'intéresse pas au passé réel - il est passé maître dans l'art de déguiser celui d'autrui. Puisque toute bataille peut être rejouée, il en va de même pour la défaite. +++ Ici, ils ne formulent ni ne mettent en œuvre aucun plan, ils réfractent les coups - réels, mais plus souvent imaginaires, en s'appuyant sur la préparation au combat - réelle, mais plus souvent imaginaire. +++ Les improvisations stratégiques du Système sont ponctuelles - le "plan A" n'a pas de "plan B" de secours. Le centre s'est dépouillé de ses fonctions de siège stratégique. Il se précipite dans un flot de réactions spontanées, ne contrôlant que celles-ci et la quantité de puissance distribuée. La stratégie du système russe consiste à guetter une chance dont rien n'est clair à l'avance". +++ L'homme du système joue un jeu de stratégie perpétuel avec le pouvoir. Le pouvoir ne reconnaît pas les droits fondamentaux de cet homme et ce dernier ne reconnaît pas la bonne réputation du pouvoir, mais lui reste fidèle. L'homme est fidèle au pouvoir comme à un envahisseur victorieux, dont il ne dédaigne pas de récolter les bienfaits et grâce à la puissance duquel il se défend contre ses ennemis et concurrents. Le gouvernement est toujours prêt à ouvrir un second front contre la population. Le fait qu'on le sache est une justification supplémentaire de son obéissance. +++ L'inégalité est un signal adressé à la population sur l’ampleur du risque : en dehors du pouvoir, vous n'êtes rien et sans défense ! Ceux dont vous n'êtes pas les égaux vous dévoreront sans même s'en apercevoir. +++ Contrairement au système soviétique, le système russe n'impose pas à l'individu une procédure rigide de reconnaissance de règles, de normes et de valeurs. Son intérêt pour la survie des autorités est que la population supporte le coût du "contrôle de soi" afin de réduire la menace qui pèse sur leur tâche principale : la survie. D'où la non-transparence de ces environnements pour l'État, qui préserve une atmosphère relativement libre en leur sein. Le système de la Fédération, en faisant appel aux souvenirs individuels (et très différents) de peurs, d'excès et d'expériences de survie, mime une atmosphère de simple solidarité et de confiance " entre hommes ". +++ La collusion de la population avec les autorités est informelle, mais fondamentale. L'intention de survivre en bonne intelligence, avec les détails informels qui en découlent, en constitue le cœur. Toutes les autres obligations du pouvoir étatique, à l'exception de celles qui sont directement liées à la survie de la population, sont rendues sans importance par l'accord tacite mutuel initial. Personne dans la Fédération de Russie ne dira carrément que les droits de l'homme ne signifient rien. Mais sur l'échelle de la survie, ils ne signifient vraiment rien. +++ Le système russe fut une conspiration de gens désespérés. Avec pour conséquence la liberté de bafouer les normes et les lois, de transformer tout et n'importe quoi en planche de salut. Et surtout, la subordination au pouvoir qui distribue ces moyens, transformant les institutions étatiques en opérateurs d'urgence dotés de droits extraordinaires. La survie a un critère du bien différent de celui des démocraties : le fait même de survivre est le principal prix. On peut dire de soi et de sa famille : nous avons survécu, alors que d'autres n'ont pas survécu ! +++ Le système russe doit son émergence aux pratiques de survie spontanées de la population et des élites dans les années 1990, qui étaient désespérément difficiles. Par la suite, cette expérience s'est imposée. Le système fédéral est toujours prêt à ramener les "années difficiles" pour justifier sa propre nécessité. Il ne s'agit pas d'un "régime" imposé par la force aux citoyens ; le système n'a pas cette force. C'est la méthode de salut qu'ils ont choisie, qui les conduit pas à pas vers un état de plus en plus irréversible. +++ Aujourd'hui, beaucoup considèrent le système russe comme un perdant mondial. Mais dans le Système, la chance est signifiée par la masse des menaces : regardez - nous sommes vivants, alors que nous avons été menacés tant de fois ! Nous avons survécu -voilà notre succès. Les pertes importantes du Système sont le critère de l'ampleur de sa victoire. Le système de la Fédération russe ne se développe pas car il ne fait que survivre. +++ Le comportement stratégique du Système implique un transfert de pratiques martiales vers la vie civile et inversement. Les circonstances de sa généalogie plaident en sa faveur. De l'automne 1993 à 2004-2005, le système russe a mené d'importantes guerres internes, des combats à Moscou en 1993 ainsi que deux guerres dans le Caucase. Les guerres ont impliqué des forces et des institutions civiles. Les guerres ont renforcé le mépris des administrateurs pour l'individu et pour la vie humaine. La notion d'État induit l'idée d'un État armé dans une "ère de guerres en temps de paix", luttant contre des menaces toujours nouvelles. L'image de leadership de Poutine se transforme en l'image de pouvoir du leader d'une nation qui se bat pour sa survie. Les connotations de pouvoir dans l'image de Poutine augmentent à mesure que les menaces réelles s'éloignent. +++ La mobilisation du système diffère beaucoup des états de mobilisation dans les états réguliers, où elle est imposée dans un cas particulier comme une disposition légale spéciale. Dans le système de la Fédération de Russie, la mobilisation est synonyme d'État. D'où la surcharge du personnel du Système, son usure, sa fatigue, et sa perpétuelle méfiance de la population. Il est difficile de mobiliser plus ce qui est perpétuellement mobilisé de manière latente. La disposition stratégique du pouvoir face à la population est la vigilance face à la menace de trahison. Dans la perception de l'État par le Kremlin, la population de la Fédération de Russie est constamment soupçonnée de trahison. ++ Notre étrange real-politique est toujours en train de s'admirer elle-même, oubliant de regarder la réalité. C'est le moteur du Système : son état de faiblesse se transforme en urgence, en spontanéité tatillonne et conduit à de très mauvaises improvisations. La faiblesse se trouve soudainement là où on ne l'attendait pas - au cœur du système. Ce n'est plus une nouvelle pour le monde entier qu'un parieur collectif a été découvert au cœur du Système. Un joueur qui joue à la limite de la faute sur des cartes faibles, acceptant que le casino soit incendié s'il perd. +++ Quelle est la suite pour nous à partir d'ici ? Notre système, dans ce que je pense être sa phase pré-finale, s'avère être quelque chose que l'on ne peut accepter, même en tant que loyaliste. Je ne peux pas accepter que quelqu'un d'autre soit compétent pour me dire comment parler ou quoi lire. On ne peut pas reconnaître cette modification anti-globale de la culture. Elle est bien exprimée dans la récente chronique de Sourkov : ne soyons pas acceptés à l'Ouest, que toute la Russie aille ailleurs pour trouver "un coin pour le sentiment offensé". Mais ces plus de 200 ans écoulé ( depuis le " Malheur d’avoir trop d'esprit " de Griboyedov) de développement de la Russie dans le sens de l’Europe sont constitutifs de la haute culture russe. Il n'y a pas de Russes sans cette culture. +++ Du système de la Russie, nous constatons qu'il est prêt à brûler toutes les réserves pour se préserver. Mais il ne vous dit pas quelles réserves il va brûler en premier : vous ? +++ Ils construisent une forteresse Potemkine en Russie. C'est une situation tragique. Les personnes qui ne sont pas suffisamment capables et compétentes pour faire face à une situation de plus en plus complexe tentent de la simplifier. Et cela a de très mauvaises conséquences, et peut en avoir de terribles, parce qu'ils ont un ensemble limité de réponses aux défis. C'est une sorte de jeu qui a un goût de roulette russe. +++ Le centre n'a aucun contrôle sur les pouvoirs qui lui sont soumis : des rayons aveuglants de loyauté lui sont réfléchis de partout avec des rapports de "victoires". Aucun excès n'est coordonné avec un autre. Et tout le monde attend des subventions pour un nouvel excès. La stratégie de l'exécutant est égale à la tactique de l'artisan dans "l'économie de garage" : dans les actions absurdes des autorités pour trouver une poche de ressources et y pénétrer : monétiser et mettre en œuvre. Cela génère un chaos incroyable. 2019 «Ироническая империя»