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Délices de la politesse persane

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« Ni pain rassis ni vieux mollah pédéraste » est un slogan entendu dans les manifestations des derniers jours à Téhéran. La rudesse peut-être un effet de l’exaspération, ici le pain rassis renvoie aux difficultés économiques. Une telle dureté est toutefois surprenante dans un pays où la politesse est un art consommé fait de courbettes, compliments et assauts de délicates attentions…

Le mouvement de l’histoire humaine ne semble pas conduire les sociétés vers l’élégance. La hargne est au contraire de mieux en mieux portée, c’est à qui sera le plus violent en paroles, se promettant de faire à son adversaire le plus grand mal, infliger des tortures… chose qu’on s’empresse de mettre à exécution dès que l’occasion s’en présente. La politesse ? « c’était avant » pourrait-on déplorer quand on entend les cris brutaux des étudiants d’élite de l’université Sharif, dont 120 ont été matraqués dans un parking puis incarcérés hier dimanche 2 octobre, un sommet de crudité à la mesure de l’urgence, de la colère et du mépris : « Ni par ici ni par là, ma bite va droit au beyt ». Ces mots difficilement concevables en public et surtout incompréhensible pour qui n’est pas Iranien doivent se décrypter par le contexte politique : “beyt“ est le nom pour définir l’administration du guide suprême, “par ici et par là“ s’emploie au sens de “à droite et à gauche“ et définit dans le contexte les tendances politiques réformatrices ou fondamentalistes qui alternent au sommet de l’Etat tandis que le vrai centre du pouvoir est le beyt. On peut traduire par « j’emmerde les mollahs, de quelque bord qu’ils soient.

Le ton était donné dès l’année dernière, à l’occasion d’une homélie de l’Imam du vendredi d’Isfahan, réactionnaire acharné singulièrement ennemi du genre féminin. Le vieux mollah s’est distingué par une guerre sans merci contre les filles à vélo qui ont profité du laxisme de l’équipe municipale de cette très grande ville conservatrice en même temps qu’élégante ancienne capitale… Le maire a voulu faire des « vélib’ » et s’est avisé d’autoriser les filles à s’en servir. On en voit donc des dizaines en vélo le long des rives du Zayandeh Roud, ce qui ulcère le docteur de la Foi qui ne cesse d’agonir les traitres réformistes. Dans son prêche du 28 mars 2021, il ira plus loin, touchant le sujet tabou de la virginité autour du mariage, disant que 74% des filles d’Isfahan ont fauté avant noces. Ce dont nous sommes tentés de nous réjouir pour elles. La polémique enfle alors autour des sources de ce chiffre : s’il est scientifique, cela veut dire que les mollahs et les médecins sont de mèche, s’il ne l’est pas, on ne comprend guère comment on le déduit. Aussitôt une volée de bois vert tombe sur le religieux via Telegram, exprimant une haine et une violence inouïe (à laquelle on peut s’attendre dans tout pays trop muselé) : « Vieille pédale qui hait les sexe féminin, comment oses-tu compter les hymens alors qu’on ne compte pas le nombre de coups de queues que tu as pris dans le fion quand tu avais encore un cul ! »

De telles grossièretés n’étonneraient personnes dans les pays slaves où elles furent de tous temps bien portées. Mais en Perse, pays qui se prévaut de tous les raffinements ? L’irruption des insultes dans le champ social montre combien l’exaspération est profonde et laisse supposer que l’actuel mouvement de rejet du régime ne va pas s’éteindre même si les polices et milices et diverses parviennent à le mater. Ces derniers jours, des écoles de filles sont entrées en ébullition, les voiles ont été arrachés et les enseignantes conspuées, les cadres de sexe masculins insultés. Comment pourra-t-on à l’avenir se flatter de l’adhésion des jeunes à une idéologie mortifère ? Un éventuel nouvel échec du mouvement pour l’émancipation va déboucher sur une nouvelle émigration massive qui ne résoudra rien car le poids relatif des partisans du régime baisse à grande vitesse dans une société ulcérée.