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Deux armées

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La Russie a perdu la guerre. Elle l’a perdu du point de vue moral courant avril mais elle pouvait encore la gagner en termes militaires et peut-être y parviendra-t-elle au prix d’un effort surhumain et de pertes considérables mais elle ne réalisera pas son objectif initial. Son immense armée s’est avérée incapable de combattre. Cela surprend autant ses amis que ses ennemis, habitués à surestimer l’adversaire dont ils firent un terrible épouvantail dans les années 1968-1988. Souvenez-vous : une immense armada de dizaines de milliers de chars allait submerger l’Europe et le Moyen-Orient… en mars 1969, les Russes avaient repoussé la Chine sur le fleuve Oussouri, en 1983 leurs lance-missiles menaçaient l’Allemagne fédérale. Peu de gens comprenaient que le coeur n’y était pas et que les troupes avanceraient peu. Le bourbier afghan l’a prouvé. Mais là encore, ce n’est pas l’armée russe qui perd la guerre mais l’idéologie communiste qui plie face à l’islamisme, plus vigoureux… Aujourd’hui, la Russie paye cher un retard technologique très prononcé, imputable à la liquidation de ses capacités scientifiques, à l’essorage de son potentiel technologique par une corruption incommensurable. Anatolyi Nesmiyan, ancien correspondant de guerre entré en dissidence, dresse un état des lieux :

« La tactique des "petits pas" des Forces armées ukrainiennes donne des résultats. Chaque jour, de petites avancées sont réalisées, sans percées ni réussites impressionnantes ou villes emportées d’assaut. Mais c'est précisément cette progression qui compose peu à peu un tableau globalement sombre pour l'adversaire.

Le commandement ukrainien a réussi à surpasser les généraux russes en matière de stratégie, sans particulièrement inventer quoi que ce soit. Pour un pays géographiquement étendu (et l'Ukraine est le plus grand État d'Europe après la Russie), en cas d'attaque par un ennemi supérieur en force et en capacités, la seule stratégie consiste à échanger des territoires contre le rythme de l'offensive ennemie. L'ennemi doit se perdre dans la vaste étendue, commencer à perdre en densité et à s'épuiser dans les tâches courantes, perdant ainsi de vue l'objectif principal qui a motivé en premier lieu sa venue. L'art de la défensive consiste à forcer l'ennemi qui avance à s'engager dans cet échange très désavantageux.

Et le général Zaloujny, qui se décrit comme un élève du général russe Guerasimov, a en fait surpassé son maître, le forçant à perdre son rythme, à se disperser dans une multitude de tâches et d'objectifs apparemment importants mais en fait mineurs, et à perdre finalement tout son avantage. Peut-être la seule chose que l'on puisse dire à la décharge de Guerasimov, et porter au crédit de Zaloujny, est que les dirigeants de Kiev ont laissé l'armée faire son travail, tandis qu'ils vaquaient à leurs propres occupations. Des rumeurs ont fait état de certaines frictions internes, ce qui est probablement inévitable, mais jusqu'à présent, le système fonctionne plutôt bien et avec succès.

Du côté russe, tout est complètement différent, et la principale différence est qu'il ne s'agit pas d'une opération spéciale avec un plan unique et un commandement unifié, mais d'une espèce de siège de La Rochelle. Il y a des mousquetaires, il y a des troupes royales, il y a des troupes des vassaux du roi, il y a des gardes du cardinal, il y a des milices paysannes - et avec tout ce cirque sur la route, les dirigeants russes tentent d'atteindre des objectifs extrêmement vagues, indéfinis même de leur propre perception. Chaque milice a sa propre chaîne de commandement, ses propres tâches, même les pertes sont comptabilisées séparément. Sans surprise, la pagaille et le désordre sont l'état normal d'un escadron de cet acabit.

Aujourd'hui, Zaloujny, après avoir contrecarré le rythme de l'offensive russe et s'être surmultiplié en défense, pousse dans des directions différentes, avec parcimonie, mais sans relâche, en opérant un sensible retour de balancier. En fait, le "brouillard de la guerre" a recouvert toute la ligne de contact, le commandement russe est incapable de modéliser les actions de l'ennemi, a perdu l'initiative et ne fait plus qu'effleurer aveuglément les actions des militaires ukrainiens, qui ne sont pas pressés, mais ne s'arrêtent pas non plus.

Les dirigeants politiques de Kiev s'acquittent également très bien de leur part de la tâche : les livraisons d'armes occidentales sont ininterrompues, de plus en plus d'unités reçoivent une formation accélérée en Occident, et qui plus est - de qualité suffisante. Les meilleures unités d'infanterie légère du monde sont britanniques, et c'est la Grande-Bretagne qui transmet son expérience aux structures similaires de l'Armée d'Ukraine. La composante technique et informationnelle des forces ukrainiennes se développe littéralement sous nos yeux, et il ne s'agit pas seulement de matériel, mais aussi de personnels formés par des Espagnols, des Américains, des Français et des Allemands.

La rigidité de l'armée russe est un phénomène traditionnel, qui se maintient de siècle en siècle. On connait bien quelques rares exceptions où elle a pu se reconstruire pendant le conflit, mais cela a nécessité des efforts littéralement titanesques de la part des dirigeants politiques du pays. Le tsar Pierre le Grand et Joseph Staline sont probablement les deux seuls exemples manifestes de qui a réussi à inverser les tendances stagnantes au cours de leurs guerres. Mais en règle générale, l'armée russe tire les leçons de ses défaites débilitantes une fois le conflit terminé. Et parfois, elle n'en apprend rien du tout.

On n’a ni Pierre ni Staline au Kremlin aujourd'hui, mais un profil disgracieux qui se cache en toute opacité. Il est donc tout simplement inutile d'espérer que l'armée russe soit capable de se retourner au cours du conflit en cours. Il lui faudra apprendre de ses erreurs par la suite. Si toutefois, bien sûr, il y a un "après", et si toutefois l’objectif est fixé d'éliminer les sources d’erreurs. » texte original : https://el-murid.livejournal.com/5236112.html