Le mouvement de la société iranienne semble en berne au bout d’un mois et sa fatigue ne doit pas étonner : il bute sur un mur. La façade du régime est lézardée, son aura internationale ébranlée, mais il tient bon. Mouvement en berne car en deuil d’environ 250 vies humaines, des vies de jeunes en général, en majorité des moins de trente ans ! En berne apparente et peut-être en panne mais qui ne connaîtra plus de pause et va nécessairement resurgir à intervalles rapprochés. L’occasion lui en sera donnée au quarantième jour du deuil de la victime emblématique, Mahsa Amini. Sortir dans la rue à cette date est ressenti comme une obligation morale pour les proches qui vont se rendre sur sa tombe aussi bien que pour le peuple kurde, collectivement insurgé contre les atteintes à ses droits séculaires et, au-delà, pour tous les Iraniens qui se disent solidaires des minorités ethniques et religieuses maltraitées. Ça fait beaucoup de monde dans un pays où même les soufis débonnaires sont sans cesse en butte à des remontrances et des mises à l’épreuve, où certaines de leurs obédiences ont subi de graves atteintes à leur liberté de conscience, des sévices et des assassinats, cf. 2018, référence : https://share.america.gov/fr/pourquoi-le-gouvernement-iranien-persecute-t-il-les-musulmans-soufis/
Comme vous le concevez sans doute si vous êtes habitués de ce blog, La Tribune n’est pas notre journal de référence. Car moins fiable encore que notre Pravda française (j’ai nommé Le Monde). Le quotidien de l’économie a le tort de faire la part trop belle à divers lobby ayant pignon sur rue, comme celui de la fameuse union des oppositions iraniennes appelée NCRI /CNRI dont certains Français ne manquant pas d’air ont l’habitude de faire l’article au motif que ce conseil serait laïc (ce qu’il n’est pas du tout, cela saute aux yeux puisque leurs femmes ne vont pas cheveux au vent). La Tribune a souvent donné de l’espace à un certain Gérard Vespierre, un homme content de lui si l’on en croit la carte de visite qu’il tend : « diplômé de l'ISC Paris, Maîtrise de gestion, DEA de Finances, Paris Dauphine, fondateur du web magazine : www.le-monde-decrypte.com & chroniqueur géopolitique sur idFM 98.0 »
Ce quasi-inconnu se présente comme expert au nom d’une Fondation d'Etudes pour le Moyen-Orient plutôt discrète sur l’origine de ses financements. Cependant, sa manie de la brosse à reluire les émirs du Golfe fait comprendre à qui veut s’en donner la peine que des Arabes le payent. Mais peut-on lui en vouloir quand les dits Arabes payent presque tout le monde et qu’on est bien ne peine de trouver de vrais indépendants ? Mis à part les anonymes entêtés comme votre serviteur… Pourquoi donc évoquer ce Gérard ? Et bien parce qu’il est plutôt mieux inspiré que d’autres. Voyez ce qu’il disait un poil trop tôt : https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/iran-le-regime-ne-tiendra-pas-un-an-882888.html
Et reportez vous ensuite à ce qu’il explique ces temps-ci : https://www.le-monde-decrypte.com/iran-les-7-forces-qui-pourraient-transformer-la-revolte-en-revolution/
Dans l’ensemble, l’analyse est plutôt bien balancée, reposant sur un faisceau de phénomènes incontestables. Il a trouvé les mots pour décrire l’état de la société iranienne, la catastrophe de son économie, la montée des haines, etc. Il faut aussi lui reconnaître le courage de dire des vérités passées sous silence par de trop prudents, notamment cette citation du Guide : « Entre les demandes du peuple et les choix stratégiques de la République islamique, je choisirai toujours les choix stratégiques ».
Gérard a compris l’essence du régime. Nous avons comme lui insisté sur le fait que les mollahs ne voulaient pas développer une société, fonder une puissance, mais « aider et accélérer la venue du Mahdi », contribuer au jugement dernier et permettre que les Iraniens figurent parmi le faible nombre des accédants au paradis. Ces choses qui choquent doivent être répétées. À ne pas vouloir ajouter foi à ces absurdités, on ne comprend pas le comportement des dirigeants iraniens; on ne peut pas même saisir leur langage, ce baragouin d’un autre âge qui permit de justifier l’absence de politique sanitaire officielle pour contenir une pandémie que certains mollahs jugeaient tout comptes faits opportune. Pensée médiévale qui diffère très peu de celle des Talibans.
Là où Vespierre s’aventure et en fait décidément trop c’est lorsqu’il ose ceci : “Nous n’en entendons pratiquement pas parler, et pratiquement aucune image est présentée dans les médias français, mais chaque jour, ou plus exactement chaque nuit, des actes de résistance sont réalisés par des groupes structurés, dénommés Unités de Résistance. Ils revêtent des formes très différentes, allant de l’action psychologique, affichage et graffiti, à l’incendie de panneaux aux effigies des gouvernants, jusqu’au lancement de cocktails molotov contre les bâtiments emblématiques du régime.“ https://www.le-monde-decrypte.com/apres-ukraine-autre-crise-iran/
De ces « Unités de Résistance » nous dirons qu’il est heureux qu’il en parle. Nous les avons mentionné dans certaines correspondances privées via Telegram et transmettions des images de leurs hauts faits. Sans toutefois en faire l’article parce qu’elles font fort peu de dégâts et sur des objectifs secondaires. L’officine dont Vespierre fait l’éloge est plus occupée à des sabotages sérieux, dirigés et stipendiés par Israël. L’argent est le moteur de cette résistance assez peu idéaliste : certains sabotent pour se faire une pelote disponible en exil. Très peu de fous prennent le risque de la mort précédée d’infinies tortures affreuses pour de simples convictions. Nous ne distinguons aucune « armée des ombres » et c’est bien là le drame. Pas de relève politique ! La seule issue demeure le putsch.
Dans tout coup d’Etat militaire, il y a une dimension immorale : c’est une confiscation. Le pouvoir n’est pas accordé à des élus mais volé à certains par de plus brutaux, expéditifs. Cette perspective ne peut pas plaire aux cercles d’exilés iraniens militant pour la démocratie. Même pas à ceux qui ont une idée très vague des règles de ce modèle politique, ayant peu d’appétit pour la liberté de la presse et l’indépendance de la justice (cf. Le CNRI). Le putsch est aussi une fausse promesse aux couches défavorisées car il est hautement improbable que dans une société de castes comme l’Iran les grands militaires fassent un choix socialiste. Ils seront au contraire le bras armé d’une bourgeoisie rapace et de ceux des religieux que l’enrichissement personnel a conduit à la modération…
Divide le 19 octobre 2022
