Nous ne dirons pas les rangs de l’opposition russe clairsemés car ils ont été gonflés de dizaines de milliers de fuyards, contraints de quitter leur pays pour échapper à une conscription inique et une guerre absurde, très meurtrière. En Russie même, surtout dans certaines grandes villes connues pour abriter des courants moins dociles (notamment Perm, Tomsk, Ekaterinbourg et Saint-Pétersbourg) une colère sourde contre le Kremlin ne demande qu’à prendre forme. Colère froide et silencieuse contre laquelle le régime de Poutine déchaîne les chiens enragés d’une propagande hystérique appelant au meurtre, entre autres par la voix de Solovyev qui rugit contre les libéraux qui ne veulent pas qu’on bâtisse des cathédrales, ni parte en croisade contre le « satanisme » (sic) qui sévit en Ukraine et qu’extirper est un devoir sacré ! https://www.liberation.fr/checknews/qui-est-vladimir-soloviev-propagandiste-en-chef-du-kremlin-a-la-television-russe-20220914_VU2OCA4LOZFFTINJW6KP7W4KGI/
Force est de constater qu’en face l’opposition exilée se fait moins bruyante et que la colère des masses abusées ne se manifeste toujours pas. Que le régime n’a aucune raison de craindre la moindre secousse. Ses seules craintes légitimes sont la désertion en masse de mauvais soldats mal formés, du moins leur reddition à l’ennemi ukrainien sans guère combattre, arguant d’un manque de munitions, rendant la défaite militaire presque inéluctable…
Mais peu lui importe ce que signifie au fond une telle défaite s’il se maintient en place, le seul objectif qu’il conserve, et qu’il relie à juste raison au maintien de sa suzeraineté sur la Crimée. Poutine veut d’abord durer et choisir son dauphin, surtout éviter d’avoir à ouvrir ses prisons, de subir les sarcasmes et imprécations d’un Navalny. On ne peut que constater que les chancelleries occidentales sont, au nom d’un pragmatisme glacial, tout à fait prêtes à lui laisser cette chance. De même qu’elles ne sont nullement affairées à ébranler le régime de son allié iranien au nom des idéaux qu’elles inscrivent aux frontons des bâtiments officiels. Les « Lumières » de la raison ne sont pas pour tout le monde, il est des nations qu’on va laisser dans le noir parce que les éclairer reviendra trop cher ! Pour ces raisons trop évidentes, quelques soient les résultats des mid-terms américaines et même si le trumpisme ne l’emporte pas, on s’achemine vers de nouveaux marchandages dont certains ont entrevus les formes et conditions dès avant l’été calamiteux de l’armée russe, par exemple Vladimir B. Pastoukov dès le 18 juin dernier :
« Si cette guerre se conclut par la paix (ce qui n'est pas forcément acquis), ce sera une paix que tout le monde maudira mais qui aura pourtant une vertu positive : elle permettra d'arrêter temporairement de s'entretuer et de repousser la date de l'Apocalypse.
Outre le fait que les parties doivent se lasser de s'entretuer, la condition pour une telle paix "éclatante" est qu’un point d'équilibre dynamique soit atteint dans la guerre. C'est à dire qu’on arrive au moment de la guerre où les parties se rendent compte de l'inutilité de poursuivre l'escalade des efforts pour détruire l'ennemi, car ces efforts entraînent simultanément des dommages inacceptables pour elles-mêmes. La notion de dommages inacceptables est subjective car chaque partie en a sa propre perception.
Le point d'équilibre dynamique de la guerre ne peut être considéré comme atteint que lorsque TOUTES les parties au conflit réalisent simultanément l'existence de risques inacceptables. Leur prise de conscience par une seule des parties ne conduira pas à la paix, car elle n'empêchera pas les autres parties de continuer à faire la guerre pour obtenir la victoire. Par exemple, une volonté unilatérale de mettre fin à la guerre, que ce soit de la part de l'Ukraine ou de la Russie, n'y mettra pas aujourd'hui un terme.
Cette guerre est déjà une guerre mondiale, ou du moins une guerre européenne. Il ne s'agit pas d'une guerre entre la Russie et l'Ukraine au sens strict. Nous avons essentiellement affaire à un conflit multilatéral dans lequel, outre la Russie et l'Ukraine, les pays occidentaux sont impliqués, mais pas du tout de manière consolidée. Il y a les intérêts des États-Unis, ceux du Royaume-Uni, ceux de l'alliance franco-italo-allemande, ceux des États baltes et de la Pologne, ainsi que des pays d'Europe centrale et du Sud. Chacun des acteurs susmentionnés est depuis longtemps immergé dans le conflit de manière indépendante et y poursuit ses propres objectifs. Tous ces intérêts, et pas seulement ceux de l'Ukraine et de la Russie, doivent être ramenés à un dénominateur commun si l'on veut parvenir à une quelconque paix.
Le moment de l'équilibre dynamique de la guerre ne viendra peut-être jamais. Dans ce cas, la guerre se poursuivra pendant longtemps, jusqu'à ce que l'une des parties belligérantes s'effondre, ou qu’elle dégénère en conflit thermonucléaire mondial. D'une manière ou d'une autre, toute tentative d'établir la paix avant ce moment serait contre-productive, tout format de négociation serait dans l'impasse, toute proposition et toute formule seraient provocatrices. Aujourd'hui, tout discours de paix n'est qu'un élément de la guerre psychologique, menée dans un format de type « tous contre tous ».
L’ensemble de ce qui précède n'exclut pas que, si le moment d'équilibre dynamique de la guerre est atteint d'une manière ou d'une autre, l'établissement de la paix nécessitera un certain format de négociation, dont les paramètres de base peuvent en principe être esquissés aujourd'hui :
1. Une paix temporaire peut être établie sur la plate-forme idéologique de la coexistence pacifique, grâce à laquelle l'équilibre en Europe et dans le monde a été maintenu dans les années 1960 et 1980. La coexistence pacifique est un "blob of war" figé, un équilibre entre machines à tuer qui n'ont pas trouvé le moyen de se détruire mutuellement en toute sécurité.
2. La coexistence pacifique commence par l'acceptation du statu quo. Aucune paix ne sera jamais établie si elle est fondée sur l'idée de restitution - un retour à une condition préexistante (quelle que soit la date). Aucune partie, à moins d’être vaincue, n'acceptera volontairement de changer le statu quo. Autrement dit, les pourparlers de paix au point d'équilibre dynamique de la guerre commenceront par une reconnaissance de la situation au moment où cet équilibre est atteint ou ne commenceront pas du tout.
3. Les négociations ne peuvent être secrètes. Le conflit entre la Russie et l'Ukraine n'est qu'une phase aiguë de la guerre que mène la Russie contre les États-Unis et les pays européens. Un accord sur la coexistence pacifique n'est donc possible que sous la forme d'un accord global de sécurité paneuropéen. Cela ne signifie pas qu'un tel accord doive être basé sur un ultimatum russe, mais sans un tel accord, parvenir à un quelconque cessez-le-feu en Ukraine semble irréalisable.
4. Si le point d'équilibre de la guerre est atteint, il faudra un appareil juridique et politique pour servir la coexistence pacifique des systèmes encore en état de guerre de facto. Cet appareil, d'une manière ou d'une autre, prendra la forme d’un processus de négociation et d’une série d'accords formels. Aucun des formats de négociation actuels n'est en mesure de produire une formule de coexistence pacifique avec une Russie se posant en exécuteur testamentaire de l'URSS.
5. Une conférence comparable au Congrès de Vienne ou à la Conférence d'Helsinki serait la meilleure forme d’un processus de négociation. Dans le cadre de ce processus multilatéral, toutes les positions litigieuses concernant toutes les parties sont discutées, plutôt qu'une partie d'entre elles, dont la discussion profite à l'une ou l'autre des parties. »
Traduit par Divide
