Les plus avisés parmi les politologues et sociologues russes s’accordent sur un point : le régime de Poutine est en bout de course. Mais ne s’accordent pas sur les rôles respectifs des oligarchies financières et militaires, ni sur le rôle que pourraient jouer des masses de soldats mobilisés contre leur gré, mal traités et mal encadrés. Beaucoup lisent dans la situation un remake du désastre de 1916-1917 et prédisent une ruée de déserteurs armés vers Moscou. Vladimir B. Pastoukhov, auquel nous faisons souvent référence, ne compte nullement sur le “petit peuple“, les rôles décisifs lui semblent dévolus aux puissances occidentales et aux magnats et apparatchiks du régime. Nous traduisons les deux posts qu’il a mis en ligne ce 18 octobre :
1/ jusqu’où peut aller la guerre
« Il existe deux options extrêmes auxquelles la Russie et les États-Unis aboutiront assez rapidement si les événements suivent la trajectoire déjà esquissée : soit la guerre nucléaire, soit un coup d'État violent au Kremlin. Elles sont claires, tout le monde peut les voir, et il n'y a rien ici qui se discute. Ne reste qu'un seul sujet d'intérêt, celui de savoir s’il y a une chance pour une variante intermédiaire. Qu'est-ce qu'une option intermédiaire ? Ce n'est pas non plus très facile à clarifier pour le moment. Je la définirais par une formule : Poutine est au pouvoir + la guerre est gelée dans la phase pré-nucléaire et se poursuit ensuite sous forme froide. Il y a ici deux sous-options : le gel a lieu dans la phase où l'Ukraine récupère ses territoires occupés ou bien le gel a lieu sans que cette condition soit remplie, c'est-à-dire dans le cas où la Russie conserve le contrôle de tout ou partie des territoires occupés depuis 2014. Dans le premier cas, la Russie est vaincue dans une guerre non nucléaire, hésite à utiliser des armes nucléaires et demande la paix en échange de leur non-utilisation. Dans le second cas, soit après un échec stratégique au front ou en raison de la destruction totale de l'énergie civile, soit après avoir déjà subi le feu nucléaire, l'Ukraine, demande la paix à la Russie, acceptant de légitimer sous une forme ou une autre la perte de tout ou partie des territoires occupés. Le choix entre le premier ou le second scénario dépend largement du succès ou de l'échec de la campagne militaire d'automne-hiver 2022-2023. Conscient de ses options, le Kremlin choisit comme plan d'action la stratégie de l'OTAN dans la guerre contre Milosevic : imposer la paix par la pression sur la population civile. En somme, il est difficile de résister à la tentation de dire que ce qui se passe en Ukraine est une sorte de "réponse" de l'histoire à la crise des Balkans et aux méthodes utilisées pour sa résolution en 1998-1999. Mais, comme on dit, il y a des nuances. Le succès de l'opération de l'OTAN dans les Balkans a été assuré par le fait que la Russie ne faisait pas assez le poids pour peser en faveur de la Serbie et de Milosevic à l'époque. Je ne discute pas maintenant de la question de savoir si c'était la bonne chose à faire ou non. A mon avis, c'était tout à fait juste. L'important est simplement de noter que, laissée seule face à l'OTAN, la Serbie n'avait d'autre choix que de capituler et de reconnaître ses pertes territoriales. L'Ukraine se trouve dans une position similaire. Si l'Occident bat en retraite, elle devra capituler ; si l'Occident maintient son soutien, elle préférera se battre jusqu'au dernier ukrainien plutôt que d'accepter les conditions de Moscou. Ainsi, le succès ou l'échec de la stratégie actuelle de Poutine repose sur une seule démarcation : l'OTAN va-t-elle rester avec l'Ukraine ou au contraire se retirer du jeu comme la Russie l'a fait en 1999 ? En paroles, cela semble simple : tous les grands mots ont été prononcés par les dirigeants occidentaux et des assurances ont été données à l'Ukraine. En réalité, c'est beaucoup plus compliqué. Le niveau d'escalade du conflit qui a été atteint (et qui fut un choix délibéré du Kremlin) rend le niveau déjà convenu de soutien militaire à l'Ukraine totalement insuffisant et inefficace. Il a été annulé par des drones iraniens bon marché, pour l'interception desquels les Forces Ukrainiennes doivent dépenser la part du lion des missiles anti-missiles fournis. Cela augmente les chances d'une offensive russe stratégiquement réussie, qui commencera au moment où les réserves de l'armée ukrainienne seront au plus bas. Ainsi, la logique de la guerre dans son huitième mois remet à l'ordre du jour la question qui était centrale dans les toutes premières semaines de la guerre : la fermeture du ciel de l'Ukraine comme seule mesure adéquate pour la soutenir. Aujourd'hui, après le bombardement massif de cibles civiles, cela se justifie encore plus qu'au début de la campagne. Je pense que c'est la question autour de laquelle tout va tourner pendant le mois et demi à venir.
La décision n'est pas facile à prendre, et elle a des conséquences imprévisibles. Toutefois, sa non-adoption peut avoir des conséquences tout à fait prévisibles - il n'y aura plus rien à défendre en Ukraine au bout d’un certain temps. L'alternative est une augmentation immédiate et multiple des livraisons d'armes des réserves et des formations actives de l'OTAN dans les deux prochaines semaines. Mais je doute que cela soit possible, non seulement politiquement, mais même en termes purement techniques.
2/ la succession
Pour la première fois depuis un quart de siècle, la question de la possibilité d'un changement violent de pouvoir en Russie est posée non pas en termes purement théoriques mais en termes pratiques. Cela ne signifie pas que la probabilité d'un tel scénario soit élevée, et encore moins qu'il s'agisse d'une quelconque prédiction, mais cette probabilité n'est plus nulle, comme elle l'était il y a encore un an. Les limites de la zone de confort des élites ont bougé. La tendance est telle que les risques de non-participation à un changement violent de pouvoir pour eux commenceront à un moment donné à dépasser les risques liés à la participation à ce changement. Cela ne signifie rien en soi, mais dénote une possibilité théorique d'un événement qui était auparavant exclu en tant que prédiction plausible. Il peut maintenant être inclus dans les calculs avec d'autres options. Je ne peux pas prédire à quel moment les risques susmentionnés atteindront un équilibre critique, ni même s'ils l'atteindront, mais l'alignement est en cours, c’est manifeste. Il s'agit d'un processus purement descendant. Tout mouvement d'en bas dans des conditions de guerre, au contraire, semble extrêmement improbable. Toutes les discussions sur le nombre de "200" et de "300" qu'il faudra avant que la patience des masses n'éclate, semblent inutiles dans les conditions actuelles. Le Kremlin pourra contrôler le comportement des masses par le biais de la propagande et de la répression jusqu'au tout dernier moment. De plus, l'humeur des masses est un indicateur certain pour les élites de la justification des risques d'un changement violent de pouvoir. Poutine lui-même et le reste de son administration, sans parler de ceux qui sont censés mener des enquêtes spéciales, savent exactement où mène la situation et font tout leur possible pour l'empêcher. Le problème est que, à mon avis, ils ont perdu le contrôle de la situation. Toutes les actions qu'ils entreprennent ne font paradoxalement qu'empirer les choses. La logique d'un espace politique enfermé dans la guerre est à l'œuvre. Puisque la défaite n'est pas possible et que la victoire n'est pas encore atteinte, il faut continuer à redoubler d'efforts, ce qui conduit à l'atténuation progressive des risques évoqués ci-dessus. »
Traduit par Divide
