Deux conceptions de l’après-guerre se dessinent : celle d’une victoire occidentale complète à tout prix, obligeant à planifier un effort très long, et celle d’une demi-victoire moins onéreuse. La première oblige à maintenir le niveau de confrontation au niveau actuel jusqu’à 2024, la seconde permettrait une désescalade à partir de janvier 2023. La défaite de l’Ukraine n’est de toutes manières plus une option, sa reconquête complète, "dénazification" et "démilitarisation" n’auront pas lieu. L’OTAN ne sera pas repoussé aux limites de son périmètre de 1997. En cela, Poutine a bien entendu perdu et la Russie va devoir assumer la facture.
Tout le monde le comprend, même le Kremlin qui joue la surdité mais souhaite vivement négocier. Sur la base de l’existant, c’est à dire des frontières que dessine une éventuelle armistice : tout ce qui a été annexé resterait partie intégrante de la Russie, le reste demeure indépendant. Les bombardement ravageurs sur les villes ukrainiennes sont une invitation de la Russie à négocier sur cette base pour que cessent les ravages. En cas de fin de non recevoir, Poutine continuera à démolir systématiquement le pays envahi.
Il n’y a pas encore de stratège ni de diplomate pour le dire tout haut mais, de fait, négocier est l’option de l’Elysée, telle que l’exprime assez nettement dans l’Express Gérard Araud, ex ambassadeur de France gagné aux néo-cons, un pragmatique sans états d’âmes qui s’est mis au service des marchands du logiciel espion Pegasus… Ce Français est un adepte de Kissinger. Un autre diplomate chevronné, Maurice Gourdault-Montagne, avait exprimé les mêmes idées dès le mois d’avril. Suite de la chiraquie, continuum de la pensée politique de droite.
Formulée par les Républicains américains cette conception est diamétralement opposée à celle de leurs alliés conservateurs britanniques, alignés au contraire sur la vision du parti démocrate partagée par la gauche humaniste anglaise (tous les partis ont en Angleterre une ligne unique en ces matières). La même inversion est perceptible sur un autre théâtre de tensions, celui du Golfe persique ; mais sur ce front comme sur presque tous les autres, les Républicains sont les plus acharnés rivaux de l’Union européenne, et donc plus nettement inflexibles à l’égard des mollahs que vis-à-vis du Kremlin.
Un certain nombre de “fuites“ bien organisées nous apprennent que Biden a un plan d’armistice en Ukraine, concerté avec l'establishment britannique : la Russie doit revenir à ses frontières de 1991, elle perd ses appendices fantoches du Donbass, de Transnistrie, Abkhazie et Ossétie du Sud ; à quoi s’ajoutent des réparations colossales permettant de financer le relèvement de l’Ukraine et un lifting des élites régnantes (du moins un effacement apparent des principaux opérateurs du pouvoir russe).
Nous connaissons le plan de Trump et de la majorité des Reps : il a été exprimé par la bouche d’un libertarien loyal, Elon Musk. Trump soi-même a confirmé récemment qu’il allait être temps de s’assoir à la table des négociations. Musk s'est exprimé de manière assez vague, mais Konstantin Sonin, ancien économiste russe aujourd'hui prof à l'université de Chicago, berceau et temple du néolibéralisme américain, a décrit plus en détail les termes du plan de paix du Grand Old Party :
- Kherson et Zaporojye sont restitués à l’Ukraine.
- Le Donbass, les ex DNR et LNR, sont intégrés la Russie.
- La Crimée demeure russe.
- Les 300 milliards de dollars confisqués des réserves russes vont à l'Ukraine.
- La Russie devra livrer à l'Ukraine du pétrole et du gaz russes sur 20 à 30 ans en guise de réparations complémentaires ; cela équivaut à un apport de 10 à 20 milliards de dollars par an puisqu’ainsi l'Ukraine recevra gratuitement gaz et pétrole de Russie).
- L'Ukraine rejoint l'UE et l'OTAN dans ses frontières actuelles, ce qui signifie que l’OTAN avance (mais cette double adhésion pourrait prendre de nombreuses années).
- La plupart des sanctions sont levées pour la Russie, les affaires reprennent.
Comme on peut le voir, les Républicains n'exigent ni le départ de Poutine ni celui de tout ou partie de son état-major militaire et policier. Aucune démilitarisation prononcée de la Russie, et encore moins sa dénucléarisation. Cela revient à dire que les hauts responsables du Kremlin ne sont pas désignés comme criminels devant être jugés à La Haye. Ils pourront "sauver la face", conserver pouvoir et biens, continuer à nuire sur la scène internationale, attendant simplement que la mort les cueille dans leurs lits.
Cette perspective effare les libéraux russes en exil et démoralise le pouvoir ukrainien qui a escompté une avancée décisive, un changement complet du paysage politique international qui commencerait par la libération de la Biélorussie... Depuis juin dernier, beaucoup d’intellectuels dissidents en exil ont tablé sur la défaite complète de Moscou, comptant que Biden irait au bout des raisonnements du théoricien démocrate Brzesinski, le visionnaire qui a dessiné les contours d’un monde où la Russie, divisée en plusieurs entités, disparaîtrait du champ politique pour devenir un simple fournisseur de matières premières gouverné par des marionettes. https://www.les-crises.fr/le-grand-echiquier-de-zbigniew-brzezinski/
Mais, en dehors de R. Gluksmann, nul ne peut plus être sûr que Biden fasse le choix onéreux et très risqué de conduire sa guerre au terme du vieux projet d’élimination définitive du danger russe. Le président américain ne peut pas la conduire en même temps que d’autres guerres, dans le pacifique et dans le Golfe persique. Il ne peut pas souhaiter que la Chine s’empare totalement d’une immense Sibérie vide qu’elle ferait gouverner par un fantoche en même temps qu’elle mettrait la main sur toute l’Asie centrale dont la Turquie ne peut prendre le contrôle intégral. Cette Chine consoliderait les régimes d’Iran et du Pakistan, formerait un espace stratégique continental compact.
Pour ces raisons, Biden ne suivra pas le projet britannique de pousser l’Ukraine et la Turquie à réduire l’espace impérial russe et formuler des exigences de plus en plus grandes, au Caucase et au-delà. Londres n’a pas les moyens financiers de réaliser ce dessein et ne dispose d’aucun levier pour satelliser les lambeaux de l’empire russe, garantissant une stabilité politique à long terme et surtout la non-prolifération des armes de destruction massive dont il faudra éviter qu’elles tombent aux mains de chefs de guerre comme Kadyrov et de là aux Talibans, au régime iranien, au Hezbollah, etc (ne suffirait-il pas d’une ou deux fioles de Novichok pour empoisonner toute l'eau de Tel Aviv ?)
Surréaliste ? Oui, pour le moment. Mais les Républicains paranoïaques raisonnent ainsi, comme les dirigeants d’Israël, donc pas comme Londres. Et le Congrès US sera majoritairement favorable à une "Russie une et indivisible" dont on sait qu’elle peut s’accorder sur les modalités de la sécurité dans le monde. Et puis, la désintégration de la Russie renforcerait la Chine, ce dont aucun des responsables américains ne veut. Ils veulent que des Kadyrov et Prigojine soient neutralisés mais n’iront pas pour cela jusqu’à flinguer Poutine, libérer Navalny, introniser Khodorkovski en duo avec le souriant Abramovitch et quelques seconds couteaux du libéralisme russe, anciennement partisans de Eltsine... Cette évidence déprime les élites russes exilées, très silencieuses ces jours-ci.
Pour le moment, le tandem Trump-Musk a l’air d’un duo de comiques. Leur plan est cependant un hybride convenable entre les exigences des Démocrates épris de libertés, désireux de sauver l’Ukraine (et de la réformer sur financement de l’UE) et celles des froids libertariens focalisés (avec l'extrême droite alt-right) sur la puissance des seuls Etats-Unis. Ce plan bancale a tout pour plaire aux dirigeants russes : c’est un win-win qui laisse espérer aux grandes fortunes russes les moyens et le temps de "se refaire". Divide le 14 octobre 2022
